Calendrier de l’avant 2025 (28/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Défendre le cinéma avec l’ACID

Une année avec Karin Ramette, Yann Ballanger et Joséphine dans les bureaux de l’ACID

par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Mi Bestia (2024, Camila Beltrán) © ACID

L’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion) est une association de cinéastes qui œuvre pour la diffusion en salle de films à faible visibilité à travers de nombreuses actions culturelles. Karin, Yann et Joséphine nous explique comment faire exister ces films dans un marché où l’offre cinématographique pullule, et nous raconte l’année 2024 de l’ACID à travers ses dispositifs et son travail d’accompagnement des films en lien avec les cinéastes.

Quelles sont vos missions respectives au sein de l’ACID ?

Yann Ballanger : Je suis chargé de programmation. Je suis en lien avec les distributeurs et j’accompagne les films soutenus par l’association dans les salles. Ce sont majoritairement des séances accompagnées, par les réalisateur.ices du film, ou par d’autres cinéastes de l’ACID. L’ACID est avant tout une association de cinéastes avec un réseau de plus de 200 salles adhérentes. On travaille surtout à la prolongation de la vie des films en salle, à partir de la troisième ou quatrième semaine de sortie, pour contrecarrer leur disparition au bout de deux semaines et les amener dans des endroits où ils n’ont pas pu être diffusés. On soutient des films dits indépendants qui font face à un marché tendu et complexe. 

Karin Ramette : Je suis responsable des relations aux publics. Je fais partie de l’équipe de l’ACID depuis de nombreuses années donc mon poste a beaucoup évolué, mais désormais je fais principalement de l’ingénierie culturelle à cet endroit : je développe des projets en direction des publics. En ce qui concerne le public jeune, étant donné la typologie des films de l’ACID, cela s’adresse plutôt aux étudiants (qu’ils soient en cinéma ou non) mais nous menons également un travail tout au long de l’année en direction des lycéens.

Je suis également nos actions éditorialisées avec mes collègues : on s’est rendus compte que le marché du cinéma indépendant et de la Recherche en général est de plus en plus difficile et qu’il devenait de plus en plus nécessaire d’éditorialiser certains événements pour donner un coup de pouce aux films et les travailler autrement. C’est dans cette idée qu’on a, par exemple, créé l’ACID Pop en 2018 : des soirées avec une masterclass suivie de la projection d’un film et d’un débat. C’est l’occasion de vraiment rencontrer l’univers d’un cinéaste. 

On s’intéresse aussi à la question des publics empêchés, on a par exemple eu l’occasion de travailler il y a quelques années à la Santé à Paris avec l’association “Les Yeux de L’Ouïe et plus récemment, aux Baumettes à Marseille, avec “Les Lieux fictifs”. Nous sommes soutenus par le CNC pour développer ces actions et nous allons proposer une formule pilote courant 2025, pour faire découvrir les films de l’ACID aux personnes détenues. Nous sommes convaincus que les films indépendants ont une spécificité qui saurait être mise à profit lors de ces échanges, et l’idée serait donc de donner une “coloration” ACID à ces rencontres. Nourrir les discussions par les réflexions des cinéastes sur la fabrication de leurs films, mais également convier des techniciens, questionner les enjeux de production et de distribution d’un film indépendant. Il existe aussi des pistes de réinsertion par les métiers du cinéma, c’est un chantier important que nous aimerions co-construire avec les associations de terrain. 

À cela s’ajoutent des évènements ponctuels, notamment avec les enseignants. On fait du cousu main en fonction des interlocuteurs et en essayant de nous adapter au mieux au terrain.

Joséphine : Je suis en service civique à l’ACID cette année, j’assiste Yann Ballanger sur la logistique des séances et sur la programmation, et Karin Ramette sur tout le travail d’accompagnement et de mobilisation des Jeunes Ambassadeurs ACID. 

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce réseau des Jeunes Ambassadeurs ?

Karin Ramette : J’ai lancé le dispositif des “Jeunes Ambassadeurs ACID” en 2018. Quelques années auparavant, nous avions lancé le réseau des spectateurs ACID, des cinéphiles de toute la France qui suivent notre programmation à l’année. Des groupes d’ambassadeurs lycéens existaient déjà à Caen et St-Étienne – les exploitants avaient notamment été inspirés par une initiative en Serbie, à Niš  -, l’idée avait donc commencé à germer mais il n’y avait pas encore de dispositif en direction des étudiants. J’y ai vu l’occasion de prolonger notre réseau existant en allant, cette fois, vers ce public des 18-25 ans qui avait la réputation d’être volatile et qui était encore à conquérir, alors même qu’on constatait une vraie appétence des publics jeunes pour la recherche. 

Masterclass autour de la distribution dans le cadre des « Jeunes ambassadeurs ACID » © ACID

On a démarré dans deux régions, l’Île-de-France et la région Sud, et, au fil des années, on l’a déployé dans d’autres régions. On a modélisé une formule fondée sur trois piliers : découverte des films, découverte de métiers et co-organisation de séances suivies de rencontres. Le réseau comprend des cinéphiles curieux mais aussi beaucoup de jeunes qui se destinent aux métiers du secteur et qui font leurs classes avec nous sans que nous l’ayons prémédité au départ. 

Cette année, on a ouvert le dispositif dans deux nouvelles villes : Toulouse et Montpellier. C’est un réseau qui se veut à échelle humaine, on veut connaître tous les jeunes qui en font partie et cela demande du temps. C’est également pour cela qu’on accueille des volontaires en service civique pour nous épauler dans l’animation du réseau.

Joséphine : Pour l’instant, j’apprends à connaître personnellement les ambassadeurs, vendredi une séance de Mi Bestia (ndlr. Camila Beltrán, 2024) est organisée au cinéma L’Ermitage à Fontainebleau par deux lycéens, on les a aidé pour la préparation mais ensuite c’est eux qui présentent, qui animent l’échange avec la réalisatrice et je serai simplement là pour m’assurer que tout se passe bien et pour faire passer le micro dans la salle.

Le travail de terrain fait par l’ACID est impressionnant…

Karin Ramette : C’est la philosophie de l’association. Nous sommes contraints par cette échelle humaine mais c’est également notre force. On réfléchit aussi à la tension entre l’hexagonal et le local depuis le début de l’ACID. Nous ne pouvons pas exister sans relais locaux (cinéastes, associations cinéphiles, salles de cinémas…) c’est cet ancrage qui nous permet de développer des projets. On est par exemple en train de créer une antenne des Jeunes Ambassadeurs à Toulouse car on y a des cinéastes résidents, on connaît des exploitants, des lieux alternatifs comme La Forêt Électrique… les conditions sont réunies pour que cela se passe bien !

Nous sommes une association nationale, mais nous n’avons pas pour autant la capacité de développer cela de manière industrielle, à grande échelle, avec un très grand nombre de jeunes. Nous continuons de mettre en œuvre nos projets de façon artisanale, et nous nous réjouissons donc des appels à projets du CNC en direction des 15-25 ans qui ont permis le développement d’actions dans toutes les régions. 

De manière générale, on collabore beaucoup avec les autres structures de l’action culturelle, regroupées par la FACC (ndlr. Fédération des Assos culturelles cinématographiques). Nous sommes dans un écosystème fragile, qu’il faut protéger, comme on l’a vu récemment avec les menaces de coupes budgétaires dans les Pays de la Loire, il y a une nécessité de regroupement pour être plus forts.

Cette philosophie a également un impact direct sur le travail de programmation ? 

Yann Ballanger : Bien sûr, cela s’incarne notamment dans le projet “Un cinéaste, une salle”, un dispositif sur lequel nous travaillons depuis un an. Cela consiste en la création de binômes salle-cinéaste qui co-créent une programmation sur une année autour des films de l’ACID. L’idée est de créer un rendez-vous régulier avec un cinéaste local, qui connaît le territoire et y est identifié et sur lequel le cinéma puisse s’appuyer. Cela part également d’une réflexion logistique et écologique : cela évite de faire traverser la France aux cinéastes, le cœur de l’ACID étant aussi que les cinéastes du réseau s’approprient les films des autres.

Visuel pour le programme Un.e cinéaste, une salle © ACID

Ce dispositif concerne-t-il précisément les sorties soutenues ? 

Yann Ballanger : Pas uniquement, nous l’ouvrons aussi aux films de catalogue. Zoé Regnard-Casanova s’occupe de ce dispositif et de tout le travail sur notre catalogue de plus de 600 films – dont certains qui ont disparu ou qui font face à des problèmes de droits – que l’on met à disposition des cinéastes et des salles. On y trouve notamment les trois premiers films de Bruno Dumont et de nombreux premiers films de cinéastes dont l’exploitation est à retravailler, qui sont à faire dialoguer entre eux. Julien Meunier, un cinéaste de l’ACID, fait par exemple une programmation avec le cinéma “Les Toiles” à Saint-Gratien avec toujours deux films de suite, souvent un récent avec un ancien, pour les faire dialoguer. 

Karin Ramette : C’est également un jeu de faire découvrir un film à l’autre et l’occasion d’un réel échange de regards entre exploitants et cinéastes.  

Yann Ballanger : Oui, ce lien humain et l’affinité entre des personnes qui veulent travailler ensemble sont au centre de notre travail ! C’est aussi le cas dans les relations que j’ai moi-même avec les exploitants, notre rôle à l’ACID c’est aussi d’être à un autre endroit que la négociation sèche, financière, et de recentrer les échanges autour des films et du cinéma comme point névralgique de discussion. C’est assez joyeux et c’est grâce à ça qu’on arrive à faire revivre certains films et à trouver des nouveaux moyens avec toujours cette finalité qui est la salle de cinéma.

Combien de films avez-vous soutenu cette année ? 

Karin Ramette : Nous avons travaillé sur 66 films, et en particulier 10 films inédits qui sont sortis en 2024.

Yann Ballanger : Il est de plus en plus fréquent que des distributeurs fassent de vraies ressorties comme celle de La bataille de Solférino (2013) par Shellac, premier long-métrage de Justine Triet, à l’occasion de sa palme d’or pour Anatomie d’une chute (2023). Le catalogue reste vivant et les films soutenus le sont à vie ! 

Comment ce premier soutien s’organise-t-il ? 

Yann Ballanger : Chaque année, on a neuf films à Cannes, c’est le début du travail pour nous. Ce sont souvent des films sans distributeurs, et pour l’instant seulement sept en ont trouvé un cette année. Nous aidons également cinq ou six films supplémentaires chaque année que les distributeurs nous envoient, ils sont visionnés par les cinéastes de l’ACID qui décident parfois d’en soutenir. Nous nous appuyons sur un réseau de 350 salles partenaires, en plus des adhérents qui eux payent une cotisation. Il y a aussi plein d’associations cinéphiles, 40 ou 50 en France, qui programment bénévolement dans des endroits ruraux, des villes où les cinémas n’ont pas la culture de l’art et essai et de la recherche, et qu’on aide à organiser des séances accompagnées.

Karin Ramette : Dans le cinéma qu’on défend, une part importante est faite au documentaire de création, c’est une des spécificités de programmation de l’ACID. Il y a un équilibre entre fiction et documentaire, c’est presque moitié-moitié. 

Dans la réalité du terrain, comment sont accueillis ces films qui sont assez fragiles ? 

Karin Ramette : Plutôt bien, mais ces dernières années, on réfléchit beaucoup à nos pratiques. Il y a eu une préoccupation avec la crise des entrées post-covid, qui s’est terminée mais même après cela la fréquentation du cinéma de recherche n’a pas redécollé. L’ACID a participé à des réflexions pour pallier ce problème, notamment pour donner une pondération plus importante aux films de recherche dans l’obtention des subventions dans le cadre de la réforme art et essai, ce qui a été obtenu.

Yann Ballanger : C’est très encourageant pour nous, car cela montre la volonté du CNC d’encourager ces prises de risque des exploitants, qui vont pouvoir s’emparer de ces films plus facilement. L’incitation institutionnelle est hyper importante, on peut s’appuyer dessus à notre niveau. C’est un vrai outil qui nous permet de négocier avec les exploitants, qui peuvent être frileux notamment à cause de la contrainte économique.

Karin Ramette : Notre grande question aujourd’hui, c’est comment faire en sorte que la recherche ne fasse pas peur aux programmateurs et au public. Il peut y avoir une plus grande crainte de programmer ces films-là, qui n’ont pas encore de notoriété ni de casting. On cherche donc à rassurer, donner des gages, et très concrètement à mobiliser des publics. On est aussi un petit labo de recherche pour identifier ce qui fonctionne à travers nos dispositifs (ACID Pop, ACID Pop scolaire).

Affiche de l’ACID Pop pour The Soiled doves of Tijuana de Jean-Charles Hue (2023) © ACID

À mon endroit, je constate que sur les 15-25, l’offre en matière de dispositifs, d’événements est de plus en plus importante, mais pour beaucoup les films qui en bénéficient sont des films qui ont déjà une forme de notoriété, ou sont déjà de grands classiques, voire des films cultes. Il faudrait presque une prime à la difficulté pour nous : quand je m’adresse aux Jeunes Ambassadeurs, je ne pars pas à armes égales avec nos films dont peu de gens ont entendu parler. Quels leviers actionner pour que ces films trouvent leur public ? La réponse passe souvent par l’humain, cela revient à créer une relation de confiance, construire une ligne éditoriale, un label. La question de la communication est également importante pour rendre ces films plus séduisants. On est attentifs à la manière de les évoquer : les termes comme “ pointus” peuvent être des repoussoirs par exemple !

Votre marque de fabrique pour faire exister vos films, c’est d’accompagner les séances ?

Yann Ballanger : L’événement en salle est dans l’ADN de l’ACID, pour faire rentrer les films dans les programmations. Mais on s’est rendu compte, et le covid a accéléré ce phénomène, d’une surévènementialisation, c’est à dire que les salles sont contraintes de faire énormément pour faire vivre ce type de film. Une des dérives du marché actuel est que certains films ne sont imaginés que via le prisme de ces rencontres possibles : là où des documentaires pouvaient sortir de manière classique, aujourd’hui beaucoup d’exploitants ne se sentent plus de programmer sans accompagnement. Et ça on le déplore, car ça a un impact sur les entrées des films que l’on défend, et sur le nombre de séances qu’on leur accorde en salle. Même si on met le paquet sur une séance, cela reste toujours moins avantageux que de laisser un film une semaine à l’affiche sans événement.

Karin Ramette : Il y a aussi, avec cette surévènementialisation, la question de l’épuisement professionnel qui se pose. On parlait des effectifs limités de l’ACID, c’est aussi le cas dans les salles, l’évènementialisation repose sur les épaules des exploitants/programmateurs et de leurs équipes. Ça amène et ça va continuer à amener à des épuisements. Cette pratique est devenue habituelle, elle est nécessaire et en même temps on en voit bien les effets pernicieux. Elle conduit aussi à l’épuisement aussi des cinéastes, qui doivent accepter, s’ils veulent que leur film ait une vie satisfaisante en salle, des séances très loin après la date de sortie, après des années de travail de création. Ils jonglent entre la promotion du film précédent et le développement du prochain, et ils le font avec plaisir car c’est souvent enrichissant, mais on a besoin de mesure.

Yann Ballanger : C’est aussi pourquoi on essaye de fluidifier les choses pour les cinéastes, et qu’on prend en charge le fait qu’ils soient reçus dans de bonnes conditions, et s’assurer que tout se passe bien. 

Karin Ramette : Oui, par exemple quand on organise des tournées régionales, si quelqu’un se déplace loin on peut regrouper les dates de projections pour qu’il les fassent toutes successivement, ou contacter un cinéaste de la région en question plutôt qu’une personne à l’autre bout de la France. On essaye de rationaliser tout ça, avec le cap qui est le même pour tous, celui de diffuser les films en salles. Ça reste notre cœur de métier.

Yann Ballanger : On doit aussi s’adapter aux films programmés en face des nôtres. Certains dérèglements, dus à des grandes expositions de film comme le dernier opus Disney Mufasa qui va sortir dans un nombre de salles immense et pour un très grand nombre de séances, impactent les plans de sortie des films programmés le même jour, avant ou après ces mastodontes. 

Cela impacte à la fois le nombre de salles qui vont programmer nos films, mais aussi le nombre de séances proposées dans ces salles. Sur les films documentaires, parfois elles ne vont pas les programmer de manière classique, mais plutôt compter sur 2/3 séances dont une événementielle. De ce fait, on réduit la possibilité au public de voir nos films, et on essaye de se battre contre ça.

À partir du moment où notre film qui sort est condamné dès sa sortie car il n’a pas assez de séances ou de salles, c’est dur à rattraper. On a besoin d’être en proximité avec les distributeurs et les exploitants qui défendent nos films. Les exploitants aussi ont besoin que le film soit bien programmé dans les autres villes, pour qu’il ait de la visibilité et permettre le bouche à oreille. Le maillage est très important, mais on a besoin de cette solidarité de chaîne dans le cinéma.

Pouvez-vous nous parler d’un des films ACID de cette année 2024 ?

Yann Ballanger : Etat limite de Nicolas Peduzzi a eu une vie particulière en salle, il est d’abord sorti sur Arte puis a eu deux mois en salle, pendant lesquels on a pu beaucoup le travailler. Et aujourd’hui il comptabilise plus de 10 000 entrées sur une toute petite fenêtre de programmation, il a trouvé son public. J’étais content de travailler et d’imaginer un travail sur ce film malgré une sortie différente à celle de d’habitude, et qui aborde en plus un sujet politique important, celui de l’hôpital public aujourd’hui et en particulier de la psychiatrie.

État Limite (2024, Nicolas Peduzzi) © ACID

Karin Ramette : C’est un bon exemple parce que c’est un documentaire de création, d’un auteur que l’on suit depuis Ghost Song (2021).  Il y a un intérêt renouvelé des cinéastes de l’ACID pour le travail de Nicolas Peduzzi. Il est exactement à cet endroit que l’on a envie de valoriser, un sujet politique important comme la casse de l’hôpital public, mais aussi des enjeux de mise en scène, de montage, une manière de s’emparer du cinéma pour faire le récit de tout ça.

Yann Ballanger : Je sais qu’il est éligible pour les Césars, on espère qu’il sera reconnu à cette occasion !

Entretien réalisé le 18 décembre