Calendrier de l’avant 2025 (21/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Tous en scène avec Léa Luret

Retour sur l’année du service des publics du CNC

par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Les Éclaireurs au festival Premiers Plans d’Angers © Les Éclaireurs / Festival Premiers Plans

Léa Luret est cheffe du service des publics à la Direction des politiques territoriales du CNC. Elle revient avec nous sur les prérogatives de son service, sur les enjeux de la diffusion du cinéma vers tous les publics, et dresse le bilan d’une année 2024 chargée dans le développement des dispositifs d’éducation à l’image.

Quel a été votre parcours avant d’arriver à la tête du service des publics au CNC ?

J’ai fait une école de commerce après une prépa et je me suis spécialisée dans les médias. En parallèle, j’ai fait l’École du Louvre en histoire de l’art. J’ai d’abord travaillé dans un studio d’animation « Illumination Mac Guff » pour lequel j’étais responsable financière d’un film, Tous en Scène 2 (2021) pendant trois ans. Je suivais également une fac de cinéma à distance pendant cette période. Je suis arrivée au CNC au service des financements, où j’étais l’adjointe du chef de service, et je suis arrivée au service des publics l’année dernière après avoir postulé pour ce poste.

Qu’est-ce que le service des publics ?

Le service des publics est intégré à la direction des politiques territoriales, qui se centre sur trois axes. Ils sont incarnés par le service de la coopération territoriale, qui fait les liens avec les régions  notamment dans le cadre des conventions signées entre l’État, le CNC et les régions, le service de l’accompagnement des professionnels qui soutient la création, les auteurs et les formations, et enfin notre service. 

Au service des publics, nous sommes notamment chargés de l’éducation artistique et culturelle, et du soutien de la diffusion auprès de tous les publics. Pour ce faire, nous nous appuyons sur des associations qui ont un rayonnement national comme La fête du court-métrage, des associations qui œuvrent auprès des publics empêchés ou éloignés de l’offre culturelle, comme par exemple avec l’archipel des lucioles qui porte le dispositif Passeurs d’images, ou encore, en lien avec des établissements scolaires. Nous œuvrons également pour la valorisation des œuvres expérimentales et peu diffusées. Tout cela passe par des dispositifs, que nous portons soit en propre au sein du service, comme Les Enfants des lumières, qui permet à des élèves d’Île-de-France de réaliser un court-métrage de A à Z, ou qui sont portés au niveau national par des associations. Par exemple, Ma Classe au cinéma est coordonné nationalement par l’Archipel des Lucioles de la Maternelle au Collège, et par notre service au sein du CNC pour la coordination de Lycéens et apprentis au cinéma.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’uniformisation de fonctionnement pour tous les dispositifs, et pourquoi ne portez-vous pas tous les dispositifs en interne ?

Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, certaines associations, qui sont constituées en réseau national, ont un lien fort avec les territoires. Elles sont donc plus à même de porter des dispositifs qui s’étendront le plus largement sur tout le territoire national. Par ailleurs, nous sommes une petite équipe de 9 personnes, ce qui fait que nous sommes aussi obligés de nous reposer sur des structures plus équipées humainement et en termes de temps.

Qui sont ces partenaires, et comment se développe le travail avec les associations ? 

Les associations partenaires sont multiples. Certaines, comme l’Archipel des lucioles coordonnent des dispositifs nationaux pour Ma Classe au cinéma, mais aussi auprès des publics empêchés avec Passeurs d’images. L’AFCA (Association Française du Cinéma d’Animation), qui organise la Fête du cinéma d’animation chaque année, à des relais associatifs locaux comme l’Archipel pour mettre en œuvre des programmes nationaux. Mais nous travaillons aussi directement avec des associations locales qui portent nos dispositifs directement sur leur territoire, comme pour les Ambassadeurs jeunes du cinéma qui s’appuient sur 33 associations ayant l’avantage de s’appuyer sur une expertise de la réalité des actions sur le terrain.

Plusieurs de nos dispositifs existent depuis les années 1980, depuis la naissance des politiques d’éducation à l’image. Il y a donc un lien historique fort avec certaines associations de terrain, qui sont des partenaires depuis longtemps. Et notre réseau d’associations partenaires s’est étoffé au fur et à mesure du développement de nos dispositifs qui se sont complétés les uns par rapport aux autres. Par exemple, Écris ta série, initié en 2021, s’est déployé là où Ma classe au cinéma était moins présente, ce qui a permis de toucher de nouveaux publics mais aussi de travailler avec de nouvelles structures.

Nous travaillons aussi avec les DRAC (Direction régionale des Affaires culturelles) et en particulier les conseillers cinéma. Les DRAC sont les directions décentralisées du ministère de la culture et elles ont une connaissance du tissu associatif et culturel à l’échelle territoriale. Elles dialoguent avec les associations qui œuvrent pour le cinéma et sa diffusion dans leur territoire. Elles ont été importantes dans la détection de nouvelles structures dans le cadre des Ambassadeurs jeunes du cinéma qui font partie du grand plan de diffusion lancé cette année par le CNC.

Les Enfants des Lumière(s) au Forum des images © CNC – Mehrak Habibi

Quel est concrètement le soutien apporté par le service des publics ? Comment marchent les subventions ?

On soutient principalement des associations ou des festivals sous la forme de subventions. Mais, pour certaines actions pour lesquelles on est plus directement lié, on soutient également la production de certains éléments. Pour Ma Classe au cinéma, tout le matériel pédagogique ensuite diffusé aux élèves et profs est produit par le CNC. Cela prend la forme d’un marché public passé avec des grandes revues cinéphiles …
Pour Les Enfants des lumières,  on va payer les intervenants professionnels ainsi que le matériel de tournage. Avec l’Archipel des lucioles, comme leurs actions sont directement imbriquées avec notre mission d’éducation artistique, les subventions à l’association se couple avec une proximité très forte avec l’équipe pour construire ensemble les grandes lignes des programmes d’éducation aux images.

Comment le budget d’action du service est-il déterminé ? 

L’argent que l’on emploie est une part du budget total du CNC qui est attribué annuellement, par arbitrage de notre présidence, au service des publics. Lorsque l’on veut développer une nouvelle action, il faut demander un nouvel arbitrage pour dégager une enveloppe, comme nous l’avons fait pour les ambassadeurs. 

La diffusion est un axe qui se développe de plus en plus depuis quelques années au CNC. Historiquement, c’est la production qui était principalement mise en exergue. Mais soutenir la production et l’exploitation n’est pas suffisant si l’on ne met pas les moyens nécessaires pour diffuser les œuvres créées et permettre au public d’y accéder. 

Quels ont été les moments forts de cette année 2024 ?

Cet axe de la diffusion, dans un premier temps,  qui a été annoncé par notre ministre de la culture à Cannes, avec l’objectif d’accompagner l’élan du CNC pour aller encore plus loin dans la diffusion. Dans ce cadre, nous avons renforcé le développement de nos soutiens aux festivals locaux. En parallèle, nous avons aussi accentué le soutien au développement de salles itinérantes, avec pour objectif également d’amener la culture dans les territoires ruraux, où il n’y a pas forcément de salles de cinéma. 

C’est aussi en faveur de la diffusion qu’a été créé le dispositif Ambassadeurs jeunes du cinéma. Ce sont des jeunes de 15 à 25 ans qui vont être recrutés pour faire des actions en lien avec leur salle de cinéma de proximité, un festival ou une association culturelle qui œuvre dans sa région. Cela passe par de nombreuses formes d’engagement : ils vont programmer et animer des séances, rédiger des critiques, communiquer, en bref, devenir acteurs de leur rapport au cinéma. Pour ce projet, nous sommes partis du postulat que les jeunes sont les plus à même de développer la cinéphilie des autres jeunes, que le rapport de pair à pair est ce qui fonctionne le mieux pour développer le goût du cinéma et de la salle. On a pu dégager 1,5 millions d’euros pour que des structures que l’on va financer développe ce projet sur 3 ans. Nous sommes ainsi heureux de pouvoir financer 23 programmes qui seront développés par des structures, des associations sur leur propre territoire, pour couvrir 17 régions françaises. 

Dossier pédagogique enseignant pour 90’s de Jonah Hill © CNC

Ce dispositif est-il amené à s’inscrire dans le temps au sein du CNC ? 

Pour l’instant, mener cette action sur 3 ans est une belle étape, mais la pérenniser dans le temps et l’inscrire au panel des dispositifs implantés dans le service en est une autre beaucoup plus compliquée. D’abord, il faudra qu’il fasse ses preuves pendant ses trois prochaines années. 

La création des Ambassadeurs jeunes du cinéma est issue, pour une partie d’entre elles, d’initiatives qui avaient déjà été identifiées sur le territoire, à travers l’appel à projets en faveur de la diffusion vers les 15-25 ans mis en place après le Covid en 2021, comme le projet d’Éclaireurs créé par le festival Premiers Plans à Angers. Ces expérimentations locales permettent de calibrer ce qui fonctionne ou non, avant de les ancrer au niveau national. L’objectif, c’est que les collectivités, les villes, les départements et les régions puissent s’en emparer, porter à leur tour ces projets. 

L’ADN de la direction des politiques territoriales est ce lien très fort avec les acteurs du terrain, avec les associations et les pouvoirs locaux, dans des échanges et débats qui permettent la construction des politiques culturelles et de faire évoluer les dispositifs déjà existants. Ça n’est pas simplement vertical. Je dirais même que ce dialogue avec les professionnels du secteur est dans l’ADN du CNC, mais il est vrai qu’avec le lien aux territoires spécifique à notre direction, les effets en sont démultipliés. Dans ce sens, on voyage beaucoup sur tout le territoire pour voir et éprouver comment les dispositifs s’adaptent localement, avec les spécificités régionales. 

Comment fonctionne la coexistence avec les autres instances culturelles et politiques ?

Toutes nos politiques sont multipartenariales. Ma Classe au cinéma est pilotée à la fois par le CNC, avec le Ministère de la culture, de l’Éducation nationale, et de l’Agriculture pour les lycées agricoles. Et plusieurs organisations professionnelles y contribuent. Cela crée une diversité de regards et une dynamique de réflexion. Par ailleurs, Ma classe au cinéma est déclinée par des coordinations locales soutenues par toutes les instances décentralisées comme les régions, les départements, les DRAC …

On voit aujourd’hui que la culture est prise dans des discours politiques, peut-être plus qu’avant. Il faut faire avec ce changement de paradigme qui fait que le regard sur ces dispositifs n’est pas le même partout, sur tous les territoires. 

Nationalement, des réformes misent en place par le ministère de l’éducation ont aussi eu un impact sur des dispositifs comme Ma Classe au cinéma. Quand on met en place des dispositifs aussi massifs, qui impliquent deux millions d’élèves et 78 000 enseignants, forcément chaque changement entrepris par le Ministère de l’Éducation  nationale peut modifier leur déploiement. Il faut trouver des moyens de s’adapter pour qu’ils soient le moins affectés possible. 

D’un autre côté, il faut aussi être à l’affût des changements de société, notamment du fait que les enseignants n’ont plus le même rapport au cinéma qu’avant, que les élèves n’ont plus la même appréhension des films, plus les mêmes références que 15-20 ans en arrière. Cela nous amène à penser les choses différemment constamment.

La question de l’orientation politique de la culture se pose, quand on voit la précarisation grandissante du secteur, avec notamment les coupes budgétaires qui ont été annoncées cette année dans plusieurs régions et départements. Comment se positionne le CNC et le service des publics vis-à-vis de cela ? 

On a des dispositifs nationaux qui se sont constitués depuis 40 ans et qui sont suffisamment robustes pour dépasser les changements et clivages politiques. Ils sont issus d’une politique multipartenariale forte, ce qui les préserve. Cependant, les contraintes budgétaires qui pèsent sur les collectivités aujourd’hui risquent d’affaiblir les dispositifs.

Aussi, le CNC soutient la dimension nationale des dispositifs, c’est l’exemple de Ma Classe au cinéma et du financement des ressources vont être ensuite diffusées à tous de manière égale. Mais ce sont les DRAC, les régions et les départements qui financent le déploiement local, ce qui fait que toutes ces associations sont dépendantes du contexte local et des priorités décidées par les élus locaux à leur échelle.

On peut donc s’interroger sur l’uniformité de l’accès à ces dispositifs ?

Bien sûr, c’est un travail de l’ensemble des partenaires pour garantir cette égalité d’accès. Il y a un vrai enjeu de quantification et d’évaluation d’impact, pour savoir si chaque jeune est passé par ces dispositifs dans sa vie, ce qui est aujourd’hui impossible. À l’avenir avec les outils développés par l’éducation nationale, on sera plus à même de faire cette étude au moins sur le temps scolaire. On réalise aussi une étude au CNC sur l’impact des dispositifs scolaires à court, moyen et long terme sur les jeunes, qui donnera des arguments utiles pour défendre les dispositifs.

Vu le caractère massif de ces dispositifs, il y a de grande chance que tout le monde soit passé au moins une fois dans sa vie par l’un d’entre eux, d’autant plus que certains ciblent les publics les plus éloignés, notamment en ruralité, et que tous les acteurs de la diffusion culturelle se mobilisent pour aller chercher les publics partout où ils sont. Certains dispositifs permettent d’aller là où il n’y a pas d’équipement cinématographique, je pense à  Écris ta série, qui nécessite seulement un accompagnement, une feuille et un stylo. Et il y a des associations qu’on accompagne qui ont un engagement très fort et sont prêtes à faire des heures de voiture pour toucher les gens au plus loin dans les zones rurales. Cela n’est possible que grâce au maillage territorial très dense des associations culturelles en France.

Quels autres événements ont rythmé votre année ? 

De manière générale, les réformes de l’Éducation nationale influencent les dispositifs scolaires, et cette année, la rentrée 2023 a été mouvementée entre l’annonce de deux réformes. D’abord, avec le remplacement de courte durée, il est plus difficile pour les professeurs de se former sur les heures de cours. Cela nous amène à devoir imaginer des manières pour Ma Classe au cinéma de s’adapter à cette nouvelle donne. Un groupe de travail a été mis en place, avec lequel nous travaillons à la conception d’une formation en ligne accessible sur la plateforme Magistère qui sera disponible pour les professeurs, on l’espère, pour la rentrée 2025. Nous avons aussi publié un guide de bonnes pratiques qui donne des retours très concrets de ce qui a été pensé localement, pour s’adapter à ce problème et en minimiser les effets. Pour ces dispositifs, la formation des professeurs est essentielle pour que les séances ne soient pas simplement des sorties au cinéma, mais qu’elles aient aussi un intérêt intellectuel et culturel pour la classe.

L’autre réforme, annoncée pour la rentrée 2024, était la mise en place des groupes de niveau, qui rend beaucoup plus compliquée la pensée d’une politique d’éducation à l’image à l’échelle d’une classe, comme elle l’est depuis des années, et c’est aussi un problème pour organiser les sorties scolaires, avec cet éclatement des classes. 

En ce qui concerne le “hors temps scolaire”, cette année marque aussi le début de la refonte du protocole national de Passeurs d’images, dispositifs vers les publics empêchés, allant d’ateliers pratiques à l’organisation de séances en plein air l’été. Ces actions adressées à des publics, souvent jeunes, éloignés de la culture, intègrent les enjeux de droit culturel, de lien social à travers la culture et le cinéma. C’est une association soutenue par le CNC dont le dernier protocole signé datait de 2009. Cela nous a mené à se poser la question de ce qu’était l’éducation aux images auprès des publics éloignés aujourd’hui, en 2024, et aux priorités institutionnelles dans ce domaine.

Passeurs d’images à Laon : à la découverte du son au cinéma © Acap Pôle régional image

Comment  vos actions se déploient en Outre-mer ?

Des cinés, la vie !, permet aux jeunes sous main de justice de découvrir le court-métrage, et d’accorder chaque année un prix à leur court préféré, avec l’idée de lier les questions d’éducation à l’image avec celles de la citoyenneté. Cette année, pour la première fois, le dispositif s’ouvre à La Réunion. Tous nos dispositifs nationaux se développent dans les DROM COM avec des adaptations selon les territoires. En Guyane, par exemple, il y a un gros enjeu de mobilité, de pouvoir amener les élèves aux séances: il faut des pirogues pour déplacer les classes ! 

Nous avons beaucoup parlé d’éducation aux images, et du lien avec les territoires qui constituent une grande partie du travail du service des publics. Quels sont les autres axes liés au public sur lesquels cette année a été bâtie ? 

On travaille aussi beaucoup dans le service la question de l’accessibilité du cinéma, à travers des associations comme Retour d’images ou Culture Relax qui œuvrent pour que les personnes en situation de handicap puissent avoir accès à des séances de cinéma. Cela suppose un travail régulier, à la fois matériel pour rendre les salles accessibles, mais aussi pour informer ces personnes de la disponibilités de ce type de séances. Le CNC a lancé il y a quelques années l’Observatoire de l’accessibilité dans un objectif inédit de recension des freins à l’accessibilité afin de trouver des solutions concrètes. Dans Ma Classe au cinéma aussi, un grand travail d’audiodescription est fait pour rendre les catalogues accessibles à tous.

Entretien réalisé le 18 décembre