Calendrier de l’avant 2025 (18/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Tiger Stripes, le corps rugissant

Rencontre avec l’explosive réalisatrice Amanda Nell Eu

par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Tiger Stripes © Jour2fête

À l’occasion du succès flamboyant de son premier long-métrage Tiger Stripes, la réalisatrice Amanda Nell Eu revient sur la genèse du film et ses inspirations, sur le rapport au corps féminin qu’elle met en scène, et sur la vie de son film en 2024.

Qu’est-ce qui a inspiré votre film ? 

J’habitais au Royaume-Uni avant, j’ai fait une école de cinéma là-bas. Quand je suis revenu vivre en Malaisie, je crois que j’essayais de découvrir quelles histoires je voulais raconter, voir même si je pouvais vraiment être réalisatrice, et donc j’ai commencé à faire des court-métrages. Dans ces court-métrages, j’abordais cette idée du corps féminin. En revenant en Asie du Sud-Est, je me sentais très différente et c’était une sensation que je voulais explorer, et en même temps je pense que c’était un retour au genre, aux contes populaires, aux films d’horreurs et aux histoires de monstres avec lesquels j’avais grandi. J’ai donc fait des courts métrages mettant en scène la monstruosité féminine, à travers le folklore malaisien de ma jeunesse, ainsi que la place des femmes dans la société.

Avec Tiger Stripes, mon premier long-métrage, je voulais clairement aller sur ce territoire, mais je voulais aussi évoquer ce moment de l’enfance en Asie, particulièrement quand on est une fille et qu’on commence à avoir ses règles, on est traitée très différemment alors même que le jour d’avant on était une enfant. Il faut apprendre d’un coup tout ce que les femmes doivent supporter, que ce soit la honte, l’insécurité, ou certaines responsabilités. Je voulais que cela transparaisse, tout en gardant mon twist d’humour, de genre, de monstres de la culture populaire de mon enfance. 

Nous interrogions un jeune réalisateur iranien sur la manière dont il pouvait filmer son pays dans lequel il n’avait jamais vécu, comment vous placez-vous par rapport à la Malaisie ? 

Je crois que je peux m’identifier à cela. Je suis né en Malaisie, j’y ai passé ma jeunesse mais je l’ai quittée quand j’avais 11-12 ans. J’ai été au Royaume-Uni jusqu’à la fin de mon école de cinéma, soit à la fin de ma vingtaine avant de retourner dans mon pays d’origine. 

Je me suis sentie comme une étrangère, mais comme je me suis toujours sentie quand j’étais au Royaume-Uni : j’étais vue comme une personne asiatique, on se moquait même de moi pour ça. Quand je suis rentrée chez moi, c’était la même chose, on disait que je n’étais pas assez malaisienne, que je ne parlais pas comme tout le monde, que je ne comprenais pas la culture …

C’est en partie avec ce sentiment que j’ai commencé à aimer les monstres, parce que j’avais l’impression d’en être un. Pour moi, les monstres ne parviennent pas à s’intégrer, ils sont socialement rejetés et ils vivent à l’écart – les sorcières ou les monstres dans les arbres en Malaisie, et je me sentais comme l’une d’entre eux. J’ai décidé que, comme c’était mon identité, j’allais en faire quelque chose de très cool, montrer à quel point c’est badass d’être un monstre. Ça été mon moyen de me connecter avec l’endroit d’où je venais, avec mon identité de femme réalisatrice malaisienne. 

Ce que vous évoquez à l’instant et dans votre film fait beaucoup penser à la bande dessinée d’Emil Ferris Moi ce que j’aime c’est les monstres.

Oh mon dieu, oui, j’adore son travail, avec ces dessins au stylo ! Je suis très fan, j’ai le livre chez moi, les romans graphiques m’inspirent beaucoup. J’ai sans aucun doute ressenti une connexion quand je l’ai lu, et il y a sûrement une inspiration.
Je demanderais le deuxième tome pour Noël ! (rires)

Il y a une énergie incroyable qui se dégage de votre film, est-ce lié à la manière dont vous avez tourné ? 

Je crois que quand je raconte des histoires, je puise dans ma personnalité, dans mon énergie, mon corps, mes émotions et mon instinct. Et cela se répercute toujours sur le processus du film, à partir du scénario, de la pré-production à la production. J’ai tendance à avoir beaucoup d’énergie, à être toujours en mouvement, les gens qui me connaissent savent d’où elle vient ! 

Mais bien sûr ça n’est pas que cela, quand je réalise, quand je prends des décisions créatives, j’adore le faire à l’instinct, et je pense que c’est pour cela que mes films ne sont pas de ceux dont on vante la précision. Ils sont très bruts, ils suivent un mouvement instinctif comme un coup de poing dans la figure. 

Avec les collaborateurs, mon directeur de la photographie notamment, nous cherchions à capter cette énergie, à la mettre en image, d’autant plus que les filles, si jeunes, en avaient beaucoup à revendre. Sur le tournage, on était tout le temps en train de rigoler, de danser, de faire des blagues. Il n’y avait que très peu de moments de silence complet ! Je me rappelle de moments sur le tournage, où je lançais la scène en criant “Action !” mais pendant laquelle on entendait au loin des ricanements. Je me revois crier “Taisez-vous ! Arrêtez de rire !”. C’est le type d’énergie qu’il y avait, le petit monde dans lequel s’est déroulé le tournage. 

Tiger Stripes © Jour2fête

À propos des jeunes actrices, qui sont formidables dans le film, comment les avez-vous choisies ? 

Je les adore, elles sont incroyables ! Parfois, je me souviens finir le film, revoir les rushs et me dire “mais comment ont-elles pu jouer ça, c’est fou, ce ne sont que des enfants !” (rire).

Ça a été un long processus pour les trouver, pendant le confinement. On ne pouvait pas faire un grand casting national comme nous le voulions, donc on a cherché des enfants sur Tiktok, Instagram. Ils passent tout leur temps sur les réseaux sociaux, donc on postait des publicités pour nos castings. À chaque fois que le pays se déconfinait, je les rencontrais en personne, et on a vu environ 200 filles, avant d’en sélectionner 30 pour faire des ateliers. Je pense que les ateliers ont été le moment où le travail a commencé, et où j’ai voulu construire une safe place. Je ne savais pas d’où elle venait, leur passé, leurs familles, l’éducation qu’elles avaient reçue notamment sur leur corps ou sexuelle. On a engagé un spécialiste pour avoir des questions-réponses et savoir d’où nous partions, et comment nous allions aborder ces thèmes qui traversent le film. On a aussi pris un professeur d’acting pour les épauler. 

Petit à petit, elles ont brisé la glace et se sont ouvertes, et ont pu s’exprimer en tant qu’actrices. C’est à ce moment-là que je les ai vues prendre vie et que j’ai pu faire des choix. Ce long processus a permis de construire une réelle confiance entre nous, avec une communication saine et je pense que ça a bénéficié au film car cet espace où les filles pouvaient s’exprimer librement fait écho à un des thèmes principaux du film, celui d’une jeune fille qui essaye de s’exprimer librement mais que l’on empêche. Il y avait quelque chose d’organique sur le tournage, avec toujours l’objectif qu’elles se sentent en sécurité, en confiance et qu’elles puissent être elles-mêmes. 

Aimeriez-vous tourner à nouveau avec elles ? 

Oui, bien sûr, mais ça dépendra surtout de ce que seront mes prochains films. Je leur ai dit “faites ce que vous voulez, vous pouvez déjà être actrices, prenez tout ce qu’il y a dans le monde”. 

C’était le premier film pour ces actrices ? 

Oui, tout à fait. Il n’y a pas de classes où l’on peut trouver de jeunes acteurs en Malaisie, donc on cherchait du côtés des danseuses, gymnastes, je crois que certaines des filles qui jouent dans le film sont des danseuses expérimentées. Zaffan elle-même est danseuse et elle pratique aussi un art martial traditionnel, le silat, et j’adore la manière dont elle s’exprime avec son corps, elle était vraiment parfaite pour le rôle. D’ailleurs, dans le silat, un des styles s’appelle la position du tigre, où l’on se tient très bas, proche du sol donc c’était naturel pour elle ! (rires) Je me souviens que quand on la mettait dans les arbres ou ce genre de choses, c’était ses moments préférés, elle me demandait tout le temps de lui donner plus de scènes où elle pourrait courir, tomber, ou grimper. Ça me faisait un peu peur, car malgré les cascadeurs présents, ça pouvait être dangereux et j’avais besoin d’elle en un seul morceau !

Vous abordez votre travail avec un rapport très corporel, avez vous un lien avec le théâtre, le jeu d’acteur de quelconque manière ? 

Non, pas vraiment, mais j’adore danser ! (rires) Cela dit je regarde beaucoup de théâtre, et je suis très proche de certains artistes de ce milieu en Malaisie. J’ai fait quelques ateliers de mouvement corporel et je ne suis pas très bonne … j’aime juste me challenger et essayer de trouver de nouvelles manières de créer, de raconter des histoires, et il est vrai que cela passe par l’expression corporelle. 

Votre film n’est pas exactement à la recherche du réalisme, au contraire, il y a un côté kitch, artisanal qui semble revendiqué. 

Ce sont vraiment mes goûts, j’aime les trucs kitchs, les films de John Waters, quand c’est trashy, bizarre. Et j’aime aussi les films d’horreur qui ont ce genre de texture un peu étrange, notamment dans les films malais des années 1950, quand Singapour et la Malaisie étaient sous domination britannique et où les studios produisaient beaucoup de films d’horreur. Dans ces films, il y a des effets visuels fous, mais c’est aussi la première fois que notre culture était projetée sur grand écran, et ils ont eu beaucoup de succès et je voulais leur rendre hommage. Mais il y a aussi que les histoires d’horreur d’Asie du sud ont cette atmosphère un peu kitch, avec des monstres bizarres, qui ont une saveur différente et dans lesquelles le public se reconnaît.

Une autre inspiration est une vieille revue islamique, Mastika, qui était très populaire dans les années 1970-1980-19990, et dont les couvertures étaient d’ étranges images peintes qui ont d’ailleurs inspiré l’affiche de Tiger Stripes. On pouvait y lire des histoires fantastiques, comme celle d’une femme qui avait vendu son âme à la magie noire et dont le mari avait un pénis sur la tête. C’était vraiment fou, en même temps drôle et kitch, mais aussi vraiment très flippant ! 

Couverture du magazine Mastika de la fin des années 1990

Votre film a été sélectionné à Cannes en 2023, et a même gagné le Grand Prix de la Semaine de la critique. Quel a été le parcours de votre film depuis cette récompense ?

Ça a été la folie, depuis Cannes, le film a voyagé de festivals en festivals, et j’ai voyagé avec lui. Je suis tellement heureuse qu’il ait pu être distribué dans autant de territoires différents, pour un film malaisien c’est incroyable, au-delà de toute mes attentes. On a même été sélectionné pour représenter la Malaisie au Oscars ! Je suis tellement reconnaissante que, dans le monde entier, on puisse s’identifier à ce petit film de monstres. 

Ce succès de votre film l’a-t-il rendu encore plus politique ? 

Je pense que tout film est politique. Faire un film est politique, être une femme est politique, être une femme dans l’industrie du cinéma est politique, avoir cette voix est politique. Pour moi, ce film n’avait pas l’intention d’embêter qui que ce soit, c’était l’expression d’une sincère émotion, ce qu’une jeune fille doit faire face. Je dis juste que la société doit se regarder dans un miroir, et écouter ses enfants parce qu’ils deviendront des monstres quoi qu’il arrive, avec ou sans elle. En Malaisie, les pouvoirs publics ne sont pas très cléments avec les artistes, nous luttons encore pour exister. 

Comment fonctionne l’industrie cinématographique en Malaisie ? 

Il y a des aides publiques pour la production de films, mais ça change tout le temps, à chaque fois que le pouvoir passe entre de nouvelles mains, tout le système est modifié. En tant que réalisatrice, c’est très frustrant de devoir se tenir au courant de tous ces changements, de trouver à qui s’adresser. Dès qu’une nouvelle personne arrive, elle veut souvent se débarrasser de tout ce qu’on a difficilement essayé de construire. Il y a aussi beaucoup de corruption dans le système de financement public malaisien, qui a déjà éclaté dans la presse (ndlr : le scandale du fonds souverain malaisien 1MDB).

On peut aussi parler de la censure, mais qui est gérée par un ministère complètement différent de celui des aides publiques. La censure est sous le ministère de l’intérieur, donc on doit encore parler à quelqu’un d’autre. C’est une réalité inhérente au fait d’être réalisatrice ou réalisateur en Asie du Sud-Est, devoir faire face à la censure et se battre pour nos films. Pourquoi y’a-t-il encore de la censure dans le cinéma quand on a accès à Netflix, Amazon, Internet qui ne sont pas du tout censurés ? Tiger Stripes n’est pas censuré sur Netflix, donc les malaisiens peuvent le voir chez eux, mais il est interdit au cinéma …
Je me dis tant pis, allez le regarder chez vous dans ce cas ! (rires)

Et en ce qui concerne l’accès du public au cinéma, l’exploitation malaisienne ?

Les malaisiens vont au cinéma, c’est quelque chose d’assez populaire pour les familles notamment, et il y a une assez bonne place au box-office pour les productions locales.  Je crois que dans le Nord du pays, dans la région de Kelantan qui est la plus conservatrice, il n’y a pas de cinémas, parce que les hommes et les femmes ne peuvent pas se trouver ensemble dans une pièce sombre. Sinon, ce sont surtout des blockbusters américains qui sont projetés, ou des films locaux vraiment ciblés pour le public malaisien, comme des films de genre type horreur, ou des films d’action. 

En ce qui concerne votre année de cinéma 2024, quels sont les films qui vous ont particulièrement marqué ? 

J’ai mon top 3 films de l’année déjà prêt ! The Substance (Coralie Fargeat) est pour moi numéro un, juste pour la scène ou le sein sort de la tête. Ensuite, j’ai adoré Happyend de Neo Sora, un film japonais qui était à Venise. C’est son deuxième film, un coming of age qui se passe dans un futur proche, 10 ans plus tard il me semble. C’est le futur mais sans vraiment l’être, et je trouve ça très intelligent parce que c’est ce que la jeunesse ressent, elle ne regarde plus l’avenir dans 50 ans mais plutôt dans 10. Le film parle de lycéens qui se confrontent à l’autorité, de toute évidence des thèmes qui me touchent, de l’amitié et de la manière dont le monde se désenchante devant leurs yeux. C’est aussi une comédie, donc il y a beaucoup de moments qui m’ont fait pleurer de rire, notamment avec le fait que leur lycée met en place un système de surveillance vidéo pour attribuer des mauvais points et annoncer dans toute l’école quand un élève se comporte mal. Enfin, le troisième est Flow (Gints Zilbalodis), dès les cinq premières minutes j’étais déjà en train de pleurer, je suis assurément le public cible pour ce genre de film (rires). 

© Metropolitan FilmExport, Metrograph Pictures et UFO Distribution

Pour finir, qu’en est-il de vos futurs projets ? 

Cela m’a pris du temps pour me remettre de Tiger Stripes, c’était un voyage tellement inattendu, et un succès que je ne pouvais pas imaginer. Cette année j’ai commencé à développer mon prochain film, cela prendra du temps, j’écris assez lentement. Mais je suis arrivée au moment où je suis très enthousiasmée par le projet. Ce sera un film gothique qui parlera de fraternité !

Entretien réalisé le 16 décembre

Merci à Claire Viroulaud.