Calendrier de l’avant 2025 (17/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Panorama de la production cinématographique d’Afrique francophone

Rencontre avec Axel Guyot, fondateur de la société de production Black Armada

par Lilou Parente et Valentin Chalandon

L’équipe de Marabout Chéri au Nisa d’or 2023 © Axel Guyot (à droite)

Axel Guyot a monté sa société Black Armada en 2022, qui produit des films en Afrique francophone, principalement en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso. Il nous explique le fonctionnement de l’industrie cinématographique en Afrique de l’Ouest, en revenant sur son année 2024, sur les derniers succès en salle de la région et sur les différences avec la production en Afrique anglophone.

Comment avez-vous commencé la production ?

J’ai commencé par produire des courts-métrages au sein de ma société Viridiana de 1993 à 2000, pour découvrir des auteurs. Puis j’ai intégré Les Films d’Avalon pour produire des longs-métrages. Le premier film, c’est La BM du Seigneur (2011), un film français de Jean-Charles Hue, qui a eu un très beau succès critique. J’ai aussi fait avec lui Tijuana Bible (2019), tourné au Mexique. Entre ces deux films j’ai produit Pop Rédemption (2013) de Martin Le Gall, une comédie rock’n’roll avec les débuts de Julien Doré au cinéma, ainsi que Grégory Gadebois, Jonathan Cohen, Alexandre Astier et Audrey Fleurot. C’est un film distribué et coproduit avec la Gaumont, mais malheureusement nous n’avons pas eu de chance. Le matin de la sortie, il a fait incroyablement beau alors qu’il pleuvait depuis trois mois, et le cinéma s’est pris -40% cette semaine-là. Et quand ça part mal, c’est très difficile d’exister avec le nombre de films qui sortent chaque semaine.
J’ai fait mon premier film en Afrique avec L’Œil du cyclone (2015) de Sékou Traoré à Ouagadougou au Burkina Faso. C’est un film qui a eu beaucoup de succès en festivals, plus de 70, et une quarantaine de prix, puis acheté par Orange au FESPACO. Ça a été une belle aventure.
Au Burkina Faso, j’ai rencontré le réalisateur Boubakar Diallo, qui a réinventé la comédie africaine sur place à Ouagadougou. C’est un type incroyable, un journaliste qui tenait « Le journal du jeudi », sorte de Canard Enchaîné local, et qui avait un scénario dont aucun producteur ne voulait dans les années 2000. Après avoir toqué à toutes les portes, il a fini par l’écrire, le réaliser et le produire tout seul. Il vendait même les tickets à l’entrée du cinéma. Et il a fait le plus gros succès de Ouagadougou avec 50 000 entrées, c’était une folie.
J’ai produit avec lui, Les Trois lascars (2021) financé par Canal+ international, TV5 Monde et le Fonsic (Ministère de la Culture de Côte d’Ivoire). Ce film raconte l’histoire de 3 types à Ouagadougou qui organisent un week-end avec leurs maîtresses. Mais l’avion qu’ils devaient prendre se crash, ce qui fait que leurs femmes les croient morts alors qu’ils font la fête avec leurs tchizas. Il a eu un énorme succès, le plus gros d’Afrique de l’Ouest depuis 20 ans. On était tous très heureux, notamment Canal +, et j’ai donc décidé de créer ma société, Black Armada, que je gère depuis deux ans maintenant.

Comment travaillez-vous avec cette nouvelle société de production ?

On a commencé par faire un film, Marabout chéri (2023), avec une star, Khady Touré, qui est coréalisatrice, coproductrice et actrice principale du film. On l’a fait avec les mêmes partenaires financiers, et il a eu encore plus de succès que Les Trois lascars, avec 70 000 entrées dans la sous-région, qui comprend tout l’espace francophone d’Afrique de l’Ouest, soit environ 25 salles réparties entre le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Burkina, le Togo, le Bénin … 25 salles, c’est très peu, c’est le problème du cinéma en Afrique de l’Ouest, mais ça augmente chaque année.

Tous les films que vous produisez sont-ils en langue française ?

Tous les films sont en français et sortent en salles dans tous les pays de la sous-région. La langue française aide parce qu’il y a une culture commune, et beaucoup d’affinités culturelles entre ces pays.
Mais c’est vrai que les sorties successives de ces films ont créé un nouveau business model. Ce sont des petits budgets à 450 000 euros, ce qui équivaudrait à 2,5 millions en France tant les salaires sont sans commune mesure avec la France.

Affiche de Marabout chéri (2023) © Black Armada

Comment sont financés vos films ?

Canal+ international est la première chaîne de la région et ils ont besoin de films premiums comme Canal +. C’est une télévision payante donc ils ont besoin de cinéma, de séries, de foot, un peu comme en France. Ce sont eux les premiers financiers. La nouveauté avec Les Trois lascars, c’est qu’ils ont voulu le distribuer eux-mêmes, car normalement ils n’achètent que les droits télévisions. Comme ils ont des filiales dans chaque pays, ils ont pu alimenter la sortie : faire des panneaux 4×3, des bandes-annonces, des évènements … C’est la puissance de frappe de Canal qui a permis un aussi gros succès, en plus de la présence de stars à la fois de Ouagadougou et d’Abidjan qui a fédéré le public, et bien sûr, de l’histoire. Une bonne recette pour faire un succès populaire !

Quelles ont été vos activités cette année ?

Depuis Marabout chéri, je suis en développement de scripts. Cela peut prendre jusqu’à un an: il y a l’écriture avec les auteurs, la recherche de financement.
Je suis sur la suite des Trois lascars, ainsi que d’un remake à Lagos au Nigeria. Je développe le prochain film de Khady Touré, qui va jouer une blogueuse/influenceuse ivoirienne. Je travaille également sur un film sur le Che Guevara, qui raconte ses 9 mois au Congo pour aider la rébellion Kabila et qui sera surtout un film international.
Je travaille aussi sur mon premier film d’horreur. Ce n’est pas si différent de la fiction classique, mais cela suppose une écriture spécifique dont il faut connaître les codes.

Comment travaillez-vous concrètement ?


Je travaille depuis Paris, par mail et visio principalement. Je suis un producteur qui aime bien travailler sur le scénario, être sur le tournage, le montage. C’est pour cela que je ne fais pas beaucoup de films, car je passe beaucoup de temps dessus.
Pour moi le scénario c’est la base. J’ai beaucoup étudié la dramaturgie en faisant notamment les master class de Robert McKee et de John Truby. Le minimum est d’avoir un très bon scénario, le succès d’un film se décide là, parce que le cinéma est hyper compétitif. Sur 3 ou 4 projets développés, un seul va se faire, et sur 3 ou 4 qui se font, un seul aura du succès. C’est la règle, sauf coups de chance !

Qui sont les concurrents pour vos films ?

Les films américains, il n’y a que cela qui marche. Mais par exemple Les Trois lascars a fait autant d’entrées que Black Panther et Marabout chéri que Black Panther 2, et cela a montré qu’un film africain pouvait faire aussi bien qu’un blockbuster américain, pourvu que le film soit bon.
Les salles demandent deux typologies de film : les comédies et les films d’horreur.
Par contre, les films français ne marchent que très rarement dans ces pays et réciproquement d’ailleurs. L’humour n’est pas le même, il y a une vraie barrière culturelle.

Et ces films trouvent-ils une résonance en dehors de la sous-région ?

Le gros problème est que ces films s’exportent très mal. Notre but est maintenant d’essayer de toucher la diaspora africaine en Europe par la TVOD notamment. Un succès ivoirien, il n’y a pas de raison que les quelque 400 000 ivoiriens qui vivent en France ne puissent pas y avoir accès.

Quelle est la rentabilité de votre société de production par rapport à ce nombre d’entrées ?

La rentabilité est pour l’instant assez faible mais elle ne fait qu’augmenter parce qu’il y a de plus en plus de salles. Par exemple, le nouveau complexe Pathé à Abidjan va permettre de faire plus d’entrées. Les salles sont majoritairement des complexes modernes, qui projettent en DCP, un son en 5.1. Avant, à Abidjan, il n’y avait qu’un réseau, le Majestic qui comprenait 5 salles.
Il y avait beaucoup de salles en Afrique avant les années 2000, mais avec l’arrivée du numérique et les restrictions du FMI, toutes les salles ont fermées. Elles se sont transformées en églises et en supermarchés. Il y avait plus de 200 salles en Côte d’Ivoire, qui ont toutes disparues.

Les Trois Lascars (2021) © Les Films d’Avalon

Les succès de ces films populaires ont-ils créé un mouvement pour y développer le cinéma ?

Ces succès ont donné envie aux décideurs, comme la ministre de Côte d’ivoire, d’encourager le cinéma local et d’investir.Il y a très peu de producteurs de cinéma en réalité, ce sont souvent des réalisateurs qui écrivent et produisent par manque de tissu industriel. Ils sont par contre actifs sur la série TV. Vivant à Paris, c’est plus facile pour moi d’avoir Canal+ international au vu de mes précédentes productions. Il y a très peu de sociétés de production en France qui produisent en Afrique. C’est encore très niche comme marché. On dit souvent que c’est un marché qui va exploser mais les pays d’Afrique francophone ont beaucoup de problèmes internes : Les coups d’états militaires, mais aussi des défis nombreux avec la démographie, le djihadisme, les problèmes économiques. Le cinéma ne peut concrètement pas être la priorité d’un pays qui manque d’écoles, d’hôpitaux, de routes …
Mais les salles qui s’ouvrent sont rentables, il y une classe moyenne qui s’élève, des jeunes ont envie de sortir le soir, le cinéma se démocratise. Et comme en France les gens vont au cinéma d’abord pour sortir, c’est la première raison d’y aller.

Qu’en est-il du cinéma d’auteur ?

Il y a un cinéma d’auteur, avec des grands noms comme Alain Gomis, Abderrahmane Sissako, Philippe Lacôte. Ces quelques grands réalisateurs africains de l’ouest sont financés par le nord, et sont conçus pour avoir une chance d’exister à Cannes. Ce sont des films destinés à un public européen, des films sociétaux, qui ne marchent pas du tout dans les salles en Afrique. Le cinéma y est encore un spectacle de pur divertissement, sans enjeux sociologiques, politiques, intellectuels, ou esthétiques, mais ça viendra un jour.
Je fais des comédies et des films d’horreur parce que ça m’amuse et que c’est cela qui fonctionne, même si j’aime aussi faire des films d’auteur. Ce qui compte, c’est l’histoire et le talent du réalisateur.

Aspirez-vous, à travers vos productions, à ce que le cinéma ivoirien développe aussi un pan plus auteuriste ?

Je ne crois pas que ce soit encore possible. Les subventions, qui sont presque toutes françaises et européennes, financent des films d’auteur mais ça ne marche pas. Il y a le FONSIC, sorte de CNC ivoirien, mais ce n’est pas dans son intérêt de soutenir des films qui n’auront pas de succès. Ils ont compris qu’il fallait financer les films qui font marcher l’économie locale, avec les techniciens et les salles de cinéma. Il faut d’abord construire le tissu industriel.

Y a-t-il des diffusions salles hors des grandes villes ?

Non, mais il y a en ce moment la mise en place d’un cinéma ambulant en DCP avec des écrans gonflables et des séances gratuites pour redonner envie aux gens d’aller au cinéma. Cela a été mis en place par le Ministère de la Culture et l’Ambassade de France. À terme, l’objectif est d’ouvrir des salles dans toutes les grandes villes. Il n’est pas normal que des villes de plus de 300 000 habitants, comme Bouaké, n’en aient pas.
L’accès au cinéma en salle est pour l’instant extrêmement réduit. Le groupe Vivendi a créé un réseau de salles, Canal Olympia, d’une vingtaine de mono écrans, dont le principe était d’avoir d’un côté une salle normale et de l’autre une projection en plein air. Mais la fréquentation n’est pas au rendez-vous, peut-être parce qu’ils programment trop de films – 12 par semaine, ce qui n’aide pas à fidéliser le public.

Comment se construisent les stars de cinéma dans ce contexte de faible diffusion ?

Par exemple, Khady Touré, l’actrice de Marabout chéri, s’est distinguée avec son premier film, L’Interprète (2016) qui a fait environ 7000 entrées. C’est le premier succès d’un film ivoirien. Mais elle a vite compris qu’être actrice dans un pays où il n’y a pas de cinéma, c’est très compliqué. Elle est devenue présentatrice de TV dans une émission sur NCI. C’est une femme très puissante, intelligente, talentueuse, et une vraie star des réseaux avec plus 2 millions d’abonnés sur Instagram et autres. Par exemple, quand on a voulu faire des projections de Marabout chéri à Paris, les séances étaient overbookées si on annonçait sa présence, et presque déserte sans elle.
En Afrique de l’Ouest, les stars se font grâce aux séries TV, qui sont florissantes.

Khady Touré © Axel Guyot

Pouvez-vous nous dire s’il y a une différence entre les pays d’Afrique francophone et les autres ?

Oui, il y a une grosse différence par rapport au Nigéria par exemple, Nollywood. Ils ont fait exactement l’inverse, pas de CNC, pas de commissions, pas de subventions, pas d’écoles, c’est que du privé. Ils ont commencé à faire un marché de cassettes VHS, avec des films indépendants qui se diffusaient de cette manière. Maintenant ils ont un réseau de 200 salles, avec des films qui arrivent à faire 1 million de dollars au Box-office.
Il y a aussi l’Afrique du Sud, un pays où beaucoup de gens allaient pour tourner des films et des pubs car c’était moins cher, avec plus d’infrastructures solides et où c’est l’été en hiver chez nous. L’économie y est beaucoup plus développée, ça n’a rien à voir.
Il y a une différence énorme entre le monde anglophone et francophone au niveau de l’industrie cinématographique. Il y a des séries nigérianes, doublées en français comme Le journal de Jenifa (depuis 2008, Funke Akindele Bello), qui s’exportent bien et marchent bien en Afrique de l’Ouest. Beaucoup de films de Nollywood et de séries sud-africaines sont aussi sur Netflix et Amazon.

Quel a été l’impact de l’arrivée des plateformes sur ces industries ?

Les plateformes dans ces pays ont tendance à tuer les salles de cinéma. C’est devenu plus intéressant pour les producteurs qui sortaient les films en salles de vendre directement à Netflix ou Amazon comme un original. II y a beaucoup moins de risque. Ça a beaucoup fragilisé le parc de salles de Lagos au Nigeria. En Afrique francophone au contraire, ni Netflix ni Amazon ne sont présents, ils ne produisent pas, ils se concentrent sur le monde anglophone, ce qui est logique et cohérent vu que ce sont des firmes américaines.

Entretien réalisé le 11 décembre