Calendrier de l’avant 2025 (11/31)
Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !
Au travail avec Victorien Daoût
Retour sur la belle sortie d’Au travail avec Éric Rohmer, de sa confection à sa vente internationale.

Il vient de publier Au travail avec Éric Rohmer (éditions Capricci), un recueil d’entretiens inédits avec cinquante collaborateurs de Rohmer. Le passionnant et passionné Victorien Daoût nous livre les souvenirs de ce travail de mémoire, et nous raconte les détails de la sortie et de la vie de son livre cette année.
Comment l’idée de composer un tel ouvrage vous est-elle venue ?
J’adore les films d’Éric Rohmer, le projet est né de cette passion. Ses films m’ont parlé immédiatement, ils se connectent aux émotions, ils vivent en nous rapidement et pour très longtemps. J’ai commencé il y a deux ans et demi, j’étais en deuxième année de master et c’était l’année du COVID. Je tenais un site internet à l’époque qui s’appelle Culture aux trousses, et je voulais faire une semaine Rohmer avec un entretien publié par jour. L’idée m’est venue en regardant L’Ami de mon amie (1987). Il y a une alchimie particulière entre les quatre acteurs, des jeux entre les couples qui semblent presque dépasser le scénario. Je me suis demandé comment il avait pu créer cela, comment il les avait dirigés. Ce sont aussi des acteurs que l’on a peu revu au cinéma. J’ai d’abord contacté les acteurs, en commençant par ceux que l’on n’avait jamais – ou rarement – interrogés. Pendant un an, j’ai rencontré une vingtaine de collaborateurs de Rohmer sans penser à faire un livre, mais il y avait un tel enthousiasme ! Je pense que j’ai fait le livre que j’aurais aimé lire. C’était un peu flou, je ne savais pas bien quelle forme ça prendrait, donc c’était très sympathique de la part des collaborateurs d’accepter de faire ces entretiens malgré les incertitudes, sans contrepartie et sans appui d’un éditeur.
Quand j’ai commencé à avoir suffisamment de matière, je me suis dit que cela pouvait devenir un livre, donc j’ai contacté Capricci. Ils se sont engagés sur la base d’un chapitre, celui sur les chefs opérateurs. À partir de là, j’ai continué les entretiens et, avec un éditeur et la présence des premiers entretiens, cela devenait plus facile d’avoir accès à de nouveaux collaborateurs qui devenaient des pièces manquantes au tableau.
Les entretiens ont duré jusqu’au dernier moment, ceux de Margaret Menegoz ou Fabrice Luchini ont notamment été faits fin décembre 2023, au tout dernier moment.
L’idée de liberté revient souvent dans votre ouvrage, peut-on parler de Rohmer comme d’un cinéaste libre ?
Libre mais dans une certaine mesure, car il crée un cadre strict pour que cette liberté soit possible. Il existait une liberté qui pouvait être vertigineuse du côté des acteurs et des techniciens, mais au fond ils ne pouvaient pas faire autre chose que ce qu’il voulait. C’est comme un peintre qui a dessiné ses contours et qui a déterminé son cadre, en leur sein toutes les formes et couleurs peuvent bouger, cela crée une impression de liberté.
Avec Rohmer, les tournages donnaient le sentiment d’être en vacances entre amis, notamment parce que les équipes n’étaient pas alourdies par la technique. Les membres de l’équipe du Rayon vert (1986) parlent d’un « film de vacances ». Tous ceux qui participaient avaient l’impression d’être à l’origine du processus créatif.

Le Rayon vert (1985, Eric Rohmer) © Les Films du Losange
Il y avait une démarche de tâtonnement ?
C’est fascinant, il y a l’effet d’un hasard presque contrôlé. Je pense que c’est lié à sa foi. Il crée les conditions pour que le hasard provoque une étincelle. Pour cela je pense qu’il faut croire, avoir une grande confiance en l’avenir. J’aime beaucoup que le livre s’achève sur l’entretien avec Françoise Etchegaray, sa productrice pendant trente ans, elle parle de la foi, de se dire que le meilleur va arriver. Rohmer s’adaptait à toutes les contraintes. Par exemple, s’il pleuvait, il se disait : « Ce n’est pas grave on va tourner autre chose, on va rebondir. » Il croyait toujours que le hasard allait œuvrer pour le meilleur. Cette foi est très importante pour un metteur en scène, mais aussi pour vivre. C’est de l’optimisme et il faut en avoir. Bien sûr, il avait aussi créé une économie qui lui permettait d’être libre et d’avoir cette confiance. J’adore l’anecdote sur L’Arbre, le Maire et la Médiathèque (1993) : il a fait un film sans en parler à personne et c’est seulement trois semaines avant sa sortie qu’il le mentionne à sa distributrice, c’est merveilleux.
Pensez-vous que Rohmer a encore des choses à nous apprendre aujourd’hui dans la manière de faire du cinéma ?
Il était dans la transmission et c’est quelque chose qui m’a beaucoup touché. Il encourageait ses comédiens à faire des films eux-mêmes. Je pense que c’est un enseignement précieux, dire « ce n’est pas si compliqué de faire un film, il suffit de réunir des acteurs et d’avoir une caméra ». Aujourd’hui, on voit beaucoup de cinéastes qui se revendiquent de Rohmer et qui travaillent avec des petites équipes. C’est ce qu’a créé la Nouvelle Vague, casser la hiérarchie du cinéma. C’était une révolution.
Est-ce que rencontrer ses collaborateurs permet de changer ou d’approfondir ce qu’on pensait savoir de Rohmer ?
J’ai découvert quelqu’un qui pouvait être beaucoup plus chaotique que ce que j’imaginais, qui pouvait s’emmêler les pinceaux. Les techniciens du Rayon vert parlent du chaos sur le tournage, j’en ai été surpris, ses images sont tellement ordonnées. Je me demandais aussi comment il avait réussi à concevoir une filmographie si unie et j’étais impressionné par la rigueur morale avec laquelle il a mené sa carrière de cinéaste.
Vous expliquez avoir laissé une place au hasard dans l’élaboration de votre ouvrage. Est-ce que cela découle du rapport que Rohmer lui-même semblait entretenir avec lui ?
Quand on aime Rohmer, on est peut-être imprégné par un certain état d’esprit… Pour les rencontres, je ne voulais pas d’une compilation encyclopédique. Les contacts se sont faits de fil en aiguille. Par exemple, j’ai rencontré Judith Chancel parce que Clara Bellar, qui avait joué avec elle dans Les Rendez-vous de Paris (1995), m’a proposé de me donner son numéro. La première phrase du livre le présente comme une enquête parce que c’est comme ça que je l’ai vécu. J’ai été porté par le hasard mais il y avait aussi une forme de démarche journalistique. Parfois il fallait relancer les gens ou insister un peu, mais si je n’étais pas porté par la croyance qu’ils allaient me répondre, je ne l’aurait pas fait. Cette aventure a duré deux ans et demi et à aucun moment je ne me suis dit que ça n’allait pas marcher. C’est un état d’esprit qui est peut-être commun aux personnages de Rohmer !
Je pense à Conte d’hiver (1992), qui est un film très fort sur le miracle. Elle perd un amour et conserve toujours l’espoir de le retrouver. Ses personnages ont souvent des principes en tête mais ils sont capables de changer d’avis, ce ne sont pas des gens bornés, ils se laissent aussi guider par le hasard et cela me plait. Ce n’est pas si courant des personnages contradictoires au cinéma. Cela montre qu’il faut y croire et il peut y avoir une récompense. Ce sont souvent des gens qui cherchent une place dans l’existence et qui finissent par la trouver.

Conte de printemps (1990, Eric Rohmer) © Les Films du Losange
Le livre est sorti en février, comment s’est passé le lancement ?
C’était agréable de l’avoir entre les mains, et surtout de pouvoir le partager avec les collaborateurs de Rohmer. Je voulais avant tout qu’ils soient contents d’y avoir participé. Beaucoup lisaient les entretiens des autres, et certains m’ont dit qu’ils avaient même appris des choses sur Rohmer, ce qui m’a profondément touché.
Ensuite, il y a eu le lancement à la librairie du cinéma du Panthéon, qui s’est conjugué avec une ressortie en salle des films de Rohmer à la Filmothèque du quartier Latin. J’étais content que cela ait lieu, car c’était l’occasion de continuer les discussions avec les acteurs et les techniciens en salle, devant le public. C’était aussi une occasion de revoir certains d’entre eux que je n’avais pas vu depuis plusieurs années.
Comment faire vivre un livre sur le cinéma ?
Cela commence avec la presse, il y a eu quelques articles dans différentes revues. Ensuite, j’ai fait des dédicaces dans des librairies, et notamment une à Tulle, la ville de naissance d’Éric Rohmer, à l’occasion d’une semaine en son honneur. Récemment, j’ai aussi appris que le livre allait être traduit en chinois et japonais, ce qui veut dire qu’il va continuer à vivre en Asie !
Avez-vous eu d’autres retours ?
Quelques-uns effectivement. Plusieurs personnes m’ont écrit sur Instagram, pour poser des questions ou me dire qu’ils avaient ou allaient acheter le livre, c’était assez surprenant. Cela reste une sortie confidentielle, mais on a quand même vendu plus de 1000 exemplaires.
Ah oui, une autre chose amusante, la monteuse de Rohmer a envoyé le livre à Ryusuke Hamaguchi. Le livre va définitivement continuer sa vie en Asie !
C’est un ouvrage collectif, avec tous les collaborateurs de Rohmer que vous avez interviewé, est-ce qu’à un moment vous sentez que le livre ne vous appartient plus ?
Après les ultimes corrections, quand je l’ai vu imprimé, ce n’était plus totalement à moi. Une sorte de distance se crée, notamment quand je le vois dans une librairie. d’autant plus que je me cache en quelque sorte derrière les entretiens.
Je prépare un nouveau livre qui découle du premier, avec un acteur qui l’a beaucoup apprécié et m’a demandé d’écrire avec lui une autobiographie. J’envisage par la suite de mettre une expression plus personnelle dans mes écrits, mais cela attendra un peu.
Qu’est-ce que ce livre a changé pour vous ?
Tout d’un coup, je peux être identifié comme un spécialiste de Rohmer alors que je ne me considère pas comme tel, j’ai fait l’ouvrage tellement naturellement. Cela ne change pas ma vie à part la satisfaction d’avoir mené au bout un projet qui me tenait à cœur. Cela me touche beaucoup de récolter ces souvenirs tant qu’il est encore possible de le faire. Je voulais aussi construire un objet de mémoire, pour ancrer la manière dont Rohmer travaillait.
Avec la confection du livre, vous avez mis des choses de votre vie entre parenthèses ?
Pendant six mois, j’ai arrêté de travailler, j’étais assistant de production sur des tournages. Je me suis consacré au livre durant toute la fin de l’année dernière. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le finir en travaillant deux heures par jour dessus, m’y dédier à temps plein était nécessaire.
J’ai repris mon travail depuis janvier de cette année. J’ai très envie de continuer à travailler en production sur des films et, à priori, je travaillerai sur deux films l’année prochaine. J’ai besoin de retourner sur des tournages, c’est un tel bonheur.

Les Graines du figuier sauvage (2024, Mohammad Rasoulof) © Pyramide Distribution
Sur le plan personnel, avez-vous vu des sorties de cinéma marquantes cette année ?
J’ai absolument adoré Emilia Pérez de Jacques Audiard, je l’ai vu deux fois alors que cela m’arrive rarement. C’était un très bon moment de cinéma. Il n’y a pas longtemps, j’ai vu Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof qui m’a beaucoup impressionné, je pense que c’est un très grand film. J’ai ressenti physiquement le climat de tension et de paranoïa qui explose à la fin, c’était presque étouffant. Je ne fais plus de classement des films de l’année car, quand je les relisais, je n’étais jamais d’accord avec moi-même. J’en vois beaucoup chaque année et il y en a moins de cinq par an qui restent à vie. Ces deux-là vont sûrement rester quelque part. Comme les films de Rohmer, qui sont des films que j’ai toujours plaisir à revoir, et je suis certain qu’il y aura toujours des rétrospective de son œuvre. Ce sont d’ailleurs des films que l’on ne confond pas entre eux, malgré la cinématographie très identifiée de Rohmer.
Entretiens réalisés en mars 2024 (par Corentin, Léa et Manon)
et le 11 décembre 2024 (par Lilou Parente et Valentin Chalandon)
