Calendrier de l’avant 2025 (10/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Shawn Pavlin, un film dans la nuit

Retour sur l’année du chef-opérateur de Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

par Corentin Viault, par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant © Wayna Pitch

Après le succès international du film canadien Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, son chef-opérateur, Shawn Pavlin, revient pour nous sur les coulisses de la préparation et du tournage, sur ses inspirations, sa vision du métier et son année 2024 au rythme de la nuit.

En tant que chef opérateur, est-ce que vous avez une part importante dans la réalisation du film ? 

J’ai travaillé sur tous les court-métrages d’Ariane Louis-Seize depuis 2015. La Peau sauvage (2016), qui avait eu un succès conséquent, était notre première collaboration, et nous avons appris à nous connaître sur les plateaux de tournage. Les projets sont toujours très intéressants avec elle, et ce que j’aime beaucoup c’est qu’on pousse la création un peu plus loin à chaque fois. Elle est également ma compagne dans la vie donc pour Vampire humaniste…, qui s’est développé pendant le Covid, j’ai eu accès aux débuts du scénario (co-écrit avec Christine Doyon) et on a pu discuter assez vite du projet. On a tout de suite envisagé ce qu’on voulait faire visuellement pour le film et ce que notre collaboration allait donner à l’image.

La Peau sauvage d’Ariane Louis-Seize © Travelling Distribution

Dans quelles références avez-vous puisé pour penser l’image du film ? 

L’objectif était vraiment de faire un film de vampires. La première évidence était de me tourner vers l’histoire du cinéma, les grands classiques comme Nosferatu (1922, Friedrich Wilhelm Murnau) bien sûr, mais aussi les films de vampires des années 1980-90. Il fallait en regarder plein et trouver notre place dans cet univers en essayant de définir ce qu’était un vampire, de nous distinguer tout en gardant ces inspirations. Nous étions également très attaché au genre du coming of age, ce qui nous donnait la possibilité de conserver une certaine tradition du film de vampire, tout en ayant un sujet sur deux jeunes qui se rencontrent, et une mise en scène en conséquence. L’idée était de tourner autour de ces deux univers de référence, et donc constamment de nous remettre en question pour savoir si nous allions toujours dans la bonne direction

Quand vous dites “film de vampires”, il y a des éléments de décor et de lumière qui nous viennent mais dans les choix techniques comment vous y êtes-vous pris ?

C’est beaucoup passé par l’éclairage. Là où nous en avons le plus usé, c’est du côté des vampires avec des jeux d’ombres, des personnes qui se perdent ou se confondent dans un arrière-plan plus sombre. Mais on a aussi essayé de s’éloigner de la manière traditionnelle de cadrer un vampire. On s’est plus laissé aller sur cet aspect, en choisissant de tourner en anamorphique (ndlr. objectif qui distord l’image pour la rendre plus large), en ayant une caméra plus immersive avec une modernité dans l’approche des protagonistes. En alliant le vampire old school avec notre vision moderne, on a voulu mélanger beaucoup de codes propres au style classique avec une manière contemporaine d’éclairer. Trouver la dimension comique du film et la balance entre le monde sombre des vampires au monde plus éclairé de la vie étaient également de vrais challenges.

Quels ont été les autres défis lors de la réalisation de ce film ? 

Le défi principal était que nous avons fait un film de nuit, avec un budget qui n’était pas immense (3 millions de dollars canadiens, en partie des financements publics). Il a nécessité 27 jours ou plutôt nuits de tournage, ce qui représentait un gros challenge, pour faire un film dont on a pas l’habitude au Québec. Nous savions dès le début que nous nous lancions dans un projet particulièrement difficile. Un des plus gros défis a été de trouver tous les lieux de tournage : il y en a 42 dans le film, et quand on a commencé nous n’en avions que 8, donc le travail de recherche se faisait après les nuits de tournage. En fait, le vrai défi, c’était de devenir nous-mêmes des vampires : travailler jour et nuit pour assurer les autres jours de travail ! 

Comment se passe votre travail sur un film ? Vous effectuez des tests techniques dès le départ ? 

Tout d’abord, il y a plusieurs lectures de scénarios. L’essentiel de mon travail est de découper les scènes et de comprendre leur présence dans l’ensemble plus large qu’est le film. Quand je lis un scénario, je vois des images, c’est comme cela que la réalité du texte et de l’image viennent fusionner au moment de la préparation. J’aide aussi pour la recherche des lieux de tournages, car ils sont liés à ce que je vais devoir mettre en place techniquement. Je discute de ce que chaque scène représente avec l’équipe, et j’en déduis l’endroit où je vais placer la caméra. Cette approche me permet de donner à chaque scène une originalité, et d’apporter ma propre vision à un film que la réalisatrice a écrit pendant des années, en travaillant un côté plus visuel. 

Un bon exemple serait la scène d’émotions quand les deux jeunes écoutent de la musique et que les musiques changent : au début, on avait plein d’idées de découpages mais on s’est assez rapidement rendu compte qu’avec la riposte de jeu devant nous, c’était mieux de laisser la caméra fixe. C’est sur le plateau, quand on voit l’intensité du jeu, qu’on sait quel est le bon plan. Cela nous a permis de prendre les bonnes décisions tout au long du film. 

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant © Wayna Pitch

Comment êtes-vous devenu chef-opérateur ? 

Je voulais avoir un job manuel, donc j’ai été assistant caméra pendant longtemps, une dizaine d’années. Je connaissais bien le métier de chef-opérateur, j’ai vu tellement de gens travailler, avec plein d’idées différentes… cela a été comme changer d’emploi mais sur un même plateau. La transition pour devenir chef-opérateur s’est donc faite naturellement, au gré des voyages et des rencontres vécues en tant qu’assistant caméra. 

Comment peut-on juger le travail d’un chef-opérateur ? 

Ce qui est vraiment important c’est de savoir où placer la caméra en fonction du sens du film. Mais c’est difficile de juger un film par le travail du chef-opérateur, car c’est toujours un travail d’équipe. Par exemple, l’importance du chef décorateur est immense, mon travail dépend beaucoup des décors, comme le leur dépend des éclairages…

Vampire humaniste… était votre premier long-métrage ?

Non, mon premier long était Le Bruit des moteurs de Philippe Grégoire, mais c’était la première fois que je tournais avec un aussi gros budget et une aussi grosse équipe, donc ça a été un vrai plaisir, mais aussi une grande chance. Le film a énormément voyagé, et mon travail a été reconnu. J’ai, par exemple, gagné le grand prix au festival Chef-op’ en Lumière (ndlr : de Chalon-sur-Saône), cela me fait une belle carte de visite ! J’ai aussi beaucoup voyagé avec le film dans le monde, ce qui me donne l’opportunité d’avoir de nouveaux projets, un rayonnement dans des pays et cultures que je ne connaissais pas. C’est super excitant d’un point de vue plus personnel, je suis très reconnaissant d’avoir pu faire ce film. 

Le film est sorti en France en début 2024, la sortie du film a-t-elle impactée votre année ? 

Depuis la sortie du film, j’ai beaucoup travaillé pour la télévision. J’ai envie de prendre le temps de bien choisir mes prochains projets. Je pars dans quelques jours pour un tournage en Arabie Saoudite : on commence à tourner le film mi-janvier, je pars deux semaines en amont pour faire un premier tour de piste. C’est un projet plus contrôlé que ce que j’ai l’habitude de faire. Après, je me lance dans un projet qui n’est pas de ma culture, donc je vais avoir de gros challenges devant moi, avec une approche un peu différente, et c’est donc important pour moi de rencontrer les gens en amont du tournage, de voir leur façon de travailler, les lieux où l’on va tourner… Le réalisateur est extrêmement clair dans ce qu’il veut faire, ce qui est positif car c’est toujours bien d’avoir un réalisateur avec des images claires en tête, surtout si je ne le connais pas. On est spécifiquement venu me chercher pour mon travail, donc on verra bien pour la suite mais c’est excitant. 

Quels sont les films que vous avez particulièrement aimé cette année ?

Dans mes films préférés, il y a The Substance (Coralie Fargeat), Anora (Sean Baker), et aussi Toxic (Saulė Bliuvaitė) qui est une proposition très rafraîchissante, avec des codes auxquels on n’est pas forcément habitués. C’est un coming of age en Lituanie, qui a des références visuelles très différentes, assez éloignées de la tradition américaine. J’ai trouvé que c’était globalement une très belle année pour le cinéma !

Toxic de Saulė Bliuvaitė © Akis Bado

Est-ce que certaines choses identifient Vampire humaniste… à un film québécois ? 

Le fait de manger une poutine, par exemple, est effectivement très québécois. Mais notre volonté était vraiment de faire un film plus universel que québécois. C’est plutôt comme Gotham : une ville sans nom, qui peut être n’importe quelle ville en Europe, même si ce sont des grands acteurs québécois qui évoluent dedans. On voulait faire un film qui pouvait parler à un public international hors des festivals, faire des images universelles était très important dans mon approche visuelle.

Sentez-vous un renouveau dans la production québécoise, de nouvelles figures qui émergent ? 

D’habitude, ce sont surtout des comédies québécoises qui s’exportent, comme Simple comme Sylvain (2023) de Monia Chokri, 2023. Ce n’est pas usuel de voir des films aussi sombres, même si de belles propositions cette année se sont démarquées comme Les Chambres rouges (2023) de Pascal Plante. Dans les années à suivre, j’espère un cinéma québécois plus varié. On sent la transition, très rapidement les réalisateurs qui ont l’habitude de faire des films ont un chemin plus facile pour faire leur projet. C’est réconfortant de savoir que la nouvelle génération est déjà là et fait des gros changements. L’équivalent des oscars au Québec avait lieu hier, la toute nouvelle génération était présente, la transition est déjà en train de se faire voir. 

Les cinéastes avec qui vous travaillez viennent vous voir ? 

Ici, au Québec, on se connaît tous, ce n’est pas un gros milieu. On se voit régulièrement, donc on travaille assez facilement les uns avec les autres, avec beaucoup de bouche à oreille. Mais je n’ai jamais forcé de rencontres. Ce sont par-dessus tout des rencontres humaines au départ, et elles seront toujours plus  importantes que n’importe quoi. Je rencontre souvent les réalisateurs et réalisatrices avec lesquels je travaille dans des festivals, et les projets viennent assez naturellement. L’Arabie Saoudite est le premier projet auquel je vais participer sans connaître personnellement son auteur. Je trouve ça bien que les projets partent de l’humain, à l’image de ma rencontre avec Ariane Louis-Seize, car c’est avant tout un travail de création et de communication.

Entretien réalisé le 6 décembre