Calendrier de l’avant 2025 (6/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Devenir critique de cinéma en 2024

Itinéraire de l’année mouvementée de Maud Tenda

par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Photogramme de son prochain projet réalisé en Super 8 © Maud Tenda

Étudiante en première année à la Fémis en réalisation, Maud Tenda a plongé cette année dans le monde de la critique en écrivant à la fois pour Les Inrockuptibles et Trois Couleurs. Elle revient pour nous sur ses débuts dans le métier, ses projets personnels et nous donne sa vision de la profession après une année d’expérience.

Comment êtes-vous entrée dans le monde de la critique ?

J’étais en stage de programmation à la Filmothèque du quartier latin lorsque j’ai fait ma première pige payée aux Inrocks. Il s’agissait d’une interview de la réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy à l’occasion d’une rétrospective qui lui était consacrée au Centre Pompidou. J’avais un peu le syndrome de l’impostrice, parce que je ne comprenais pas pourquoi on m’avait donné l’entretien alors qu’il y avait d’autres rédacteurs beaucoup plus expérimentés. Jean-Marc (Lalanne, le rédacteur en chef des Inrockuptibles) a l’intelligence émotionnelle pour savoir quoi donner à qui, et c’est aussi pour ça que ça s’est aussi bien passé.

Et depuis vous êtes devenue une grande contributrice ?

Pas vraiment, en fait j’ai d’abord été en stage, donc je n’écrivais pas beaucoup, c’était plutôt une période de test. Tout s’est débloqué pour moi à Cannes cette année, où j’ai été envoyée pour couvrir le festival alors que je n’avais presque pas d’expérience et que je n’y étais jamais allé. Ça s’est très bien passé et depuis j’écris plus ou moins une fois par semaine et parfois, il m’arrive de dormir 5 heures par nuit, parce qu’avec la Fémis ça fait beaucoup. Je ne peux plus aller aux séances de presse, donc on m’envoie les liens des films pour que je puisse produire les critiques entièrement de chez moi.

Pouvez-vous nous parler de cette première expérience cannoise ?

Mon rôle à Cannes, c’était principalement de faire les interviews, qui paraissaient quotidiennement dans les numéros spéciaux pendant la quinzaine. Je logeais dans un super appartement sur la Croisette avec Leslye Granaud, la responsable vidéo du journal. J’étais en adrénaline complète, c’était cool de découvrir un nouvel univers, et stimulant de travailler à côté de la mer, il y avait quelque chose de particulier. Tu tiens le coup à Cannes avec cette adrénaline : j’avais le pire rythme de vie du monde mais j’étais en pleine forme !

Ce qui est super aux Inrocks, c’est que tu es très accompagné. Il y a cet esprit de famille, où tout le monde est rassurant et hyper bienveillant. J’étais la plus jeune, et par exemple on me briefait sur les différentes soirées et comment elles se passaient. On fait beaucoup la fête, mais ce ne sont vraiment pas les meilleures soirées du monde. On me donnait aussi beaucoup de conseils pour les entretiens.

L’environnement du festival en lui-même est assez perturbant. Il y a des hôtels de luxe décorés en Dior et Chanel, c’est horrible, le règne du mauvais goût. J’ai vu une dame attendre deux heures devant la porte d’une chambre pour servir des clients. C’est un grand cirque où l’apparence est reine, et le cinéma n’a plus la place prépondérante qu’il devrait dans un tel festival. C’est paradoxal parce qu’il y a à la fois un côté écœurant de l’hyper capitalisme, et en même temps c’était impressionnant pour moi de voir toutes ces icônes et de pouvoir les interviewer. Je trouvais ça parfois presque absurde, quand je pense où j’ai grandi, une petite ville à côté de Chartres.
Je suis surtout allé voir des petits films que personne n’allait voir, ça me rassurait d’écrire des critiques dessus. Je me sentais peut-être moins légitime pour les films les plus attendus.

Cannes © Maud Tenda

Est-ce que vous avez une préférence entre les interviews et les critiques ?

Je trouve que les critiques sont beaucoup plus stimulantes, mais j’aime beaucoup la rencontre humaine que créent les interviews. Et puis quand tu en sors, tu as toujours l’impression que les invités sont tes potes, surtout quand tu es toute jeune critique. Ce qui est drôle, c’est que parler de choses privées et disparaître juste après ça n’arrive dans aucun autre contexte. Ce sont des relations humaines fortes qui durent 30 minutes, et finalement c’est quand même une relation de travail.
La critique, c’est le point de vue d’une personne. Je dis ça parce que je pense à Bird d’Andrea Arnold, que je pense être une des critiques que j’ai le mieux réussie alors que personne n’a vraiment aimé le film, et que ce n’est pas du tout un film sans défauts. J’ai aimé le film, donc la subjectivité est forcément là et elle joue.

En parlant de subjectivité, quels sont vos films préférés de l’année, ceux qui vont ont le plus marqué ?

Sans hésiter, mon film de l’année est La Bête de Bertrand Bonello, que je vais d’ailleurs revoir juste après à la Fémis. C’est un film distancié mais hyper émouvant, et il fait résonner des choses liées à mon histoire personnelle, c’est pour ça que je dis que la subjectivité est inévitable.
La Bête ne suit pas du tout les modes cinématographiques du moment, comme le body horror ou le film de transformation en animal par exemple, que ce soit dans la narration, le travail de la lumière ou le style, il se démarque vraiment. Il y a une patte complètement originale, qui flirte avec l’expérimental, et notamment au niveau de la narration qui n’est pas du tout dans les clous. Cela rend le film mystique, en faisant un terrain modulable pour l’interprétation de chacun, à travers une réflexion sur le symbole de la réincarnation. Pour moi, la bête qui est mise en scène c’est la douleur de s’attacher à quelqu’un pour qui notre amour est voué à l’échec.
Il y a aussi la performance incroyable de Léa Seydoux, que je considère comme la meilleure actrice française. Je l’avais adoré dans France (2021) de Bruno Dumont, qui est aussi un de mes films préférés.

Et cette subjectivité, vous l’appliquez à toute votre approche critique ?

Ce que j’aime, ce sont les films qui ne sont pas parfaits mais qui ont un truc magique. Je pense que dans le cinéma, il faut faire confiance aux petits ratés. Quand on écrit sur les films, ce qui compte le plus c’est de croire à la puissance des souvenirs, et des émotions qu’on a ressenties. C’est l’incursion de l’individualité de chacun, et c’est d’ailleurs pour ça que j’apprécie travailler avec Jean-Marc, il ne veut pas que tu perdes ta petite subjectivité et il ne t’influence jamais sur ce que tu veux faire. Il y a seulement un positionnement critique objectif sur les sujets de société importants : la politique, le féminisme … Si un film véhicule un discours raciste, on ne peut pas passer à côté.

Image tirée du clip « Trupidio » réalisé pour Tuasorellaminore © Maud Tenda

Vous vous sentez libre dans votre travail de critique ?

Totalement. Pour Trois Couleurs, on peut écrire sur ce que l’on veut mais le principe est que personne n’écrit sur des films qu’il n’a pas aimé.
Aux Inrocks, il y a bien sûr des cinéastes qui plaisent beaucoup à la rédaction et qu’elle suit particulièrement comme Guiraudie, et je trouve que c’est très cool que l’on ait un positionnement en tant que revue : de gauche, queer, avec les réalisateurs et acteurs auxquels on est attachés. Cette subjectivité de chaque revue, c’est beau parce que ça les rend humaines.
On ne m’a jamais dit « tu dois faire ça, tu dois parle de ce film de cette manière ». Je me sens hyper valorisée parce qu’on me fait confiance.

Lisez-vous d’autres critiques, d’autres revues pour les films que vous allez critiquer ?

Oui, je faisais ça surtout au début pour me rassurer, je lisais tout ce qui était sorti sur le film par peur de faire la même chose, de ne pas être originale. Mais au bout d’un moment tu te rends compte que tu n’écris jamais la même chose que les autres.
Comme je n’avais jamais eu de cours de critique à la fac, je pensais que je devais étudier, faire de la critique « scolaire ». Aujourd’hui, je lis toujours beaucoup mais j’arrive à me détacher des ouvrages pour produire quelque chose de plus personnel qu’inspiré.
Aux Inrocks c’est pas comme aux Cahiers, on a pas besoin de citer absolument pour écrire. Mais il faudrait que je relise les théoriciens, ça m’intéresse et puis ça ne peut qu’enrichir. J’ai quelques références, comme le livre de Tarkovsky sur la création artistique (Le Temps scellé, 1985) qui est mon livre de chevet, après je pense pas qu’il faille avoir lu tout Bazin pour écrire sur le cinéma. Je crois que c’est aussi important de s’ouvrir à d’autres types d’écrits, mais aussi il faut faire plein de choses à côté pour se nourrir de ce qu’on aime de manière générale.

Vous êtes aussi réalisatrice, comment abordez vous la relation entre les deux ?

J’ai d’abord réalisé mon premier court-métrage (Hestia, 2023) avant d’être critique, donc j’ai toujours eu conscience de la difficulté de faire un film, et c’est quelque chose que je ne sous-estime pas quand j’écris. Le film Animale par exemple, je m’identifie beaucoup à la réalisatrice (ndlr : Emma Benestan) même si je n’ai pas aimé son film. Quand je vois les films de mes camarades de la Fémis qui sont des exercices, je n’ai pas un regard critique dessus, j’ai un regard de camarade qui va aussi présenter son travail. Donc j’arrive à ne pas confondre les deux.
On entend souvent l’argument qui dit que c’est plus dur de faire un film qu’une critique. Je crois que c’est juste une autre manière de penser le cinéma, et que c’est tout aussi important dans la culture cinématographique française. La critique est aussi là pour soutenir les films d’auteurs français, et ça fonctionne très bien quand on compare avec ce qu’il se passe en Italie, par exemple, où la production cinématographique est plus compliquée.

Hestia (2023) © Maud Tenda

On discutait avec Daniel Bahrami lors d’un entretien précédent de l’espace de projection que doit laisser un film.

Cela peut être dangereux de faire des films trop didactiques. Quand on fait des études de réalisation, il faut y faire attention malgré le fait que l’on t’apprend à tout maîtriser – l’image, la lumière, le son, le montage. Il faut apprendre mais pour mieux s’en détacher.
Pour moi, le film c’est une œuvre collective teintée de mystère, et c’est ce qui fait toute sa beauté. Je suis toujours fascinée par le mystère de la création, c’est un processus fou qui repose sur les épaules de tellement de personnes différentes, et qui se transforme du scénario au produit final. Je suis d’accord avec Daniel, il faut passer par l’imagination du spectateur, toujours lui laisser une place, un porte ouverte comme dans La Bête. Mais pour ça, tu dois savoir ce que tu fais et pourquoi tu le fais, où mènent les portes que tu laisses ouvertes. Bonello a sa propre bête. Le risque, c’est que des fois on a des idées qui viennent de la flemme. On pense que ça vient de l’intérieur, mais c’est juste qu’on veut se simplifier la vie.

Entretien réalisé à Paris le 3 décembre 2024