Calendrier de l’avant 2025 (4/31)
Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !
Paris-Téhéran : Le chemin de l’eau
Un an dans la réalisation du premier court-métrage de Daniel Bahrami
par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Un an pour réaliser son premier court-métrage, c’est ce que Daniel Bahrami s’est attelé à faire en 2024, à travers la résidence « Horizon(s) » du GREC et du musée de l’immigration. Il nous invite à replonger avec lui dans son processus de création, un voyage intime pour lequel il a interrogé sa relation avec sa mère et l’Iran, dont ses parents sont originaires.
Vous finissez les derniers ajustements de votre premier court-métrage réalisé cette année grâce à la résidence du GREC (Groupe de Recherches et d’Essais Cinématographiques), de quoi s’agit-il ?
C’est une résidence que j’ai découverte à la fin de mes études, en octobre 2023, sur les conseils de ma responsable pédagogique. En me renseignant, je m’aperçois que le GREC propose un appel à projets sur le thème « Immigration », et je pense directement à ma mère, qui était déjà retournée en Iran. C’est une résidence de 6 mois, en collaboration avec le Musée de l’Immigration et l’association Périphérie, qui accompagne des auteurs dans la réalisation d’un court-métrage documentaire.
Comment l’avez vous obtenu ?
Le rendu du dossier était fin octobre 2023, et je partais à Lyon, donc je n’avais pas beaucoup de temps. Ma copine m’a donné une deadline, celle de mon retour à Paris, pour le constituer. Je me suis rendu compte que j’écrivais bien dans le train, j’étais hyper concentré et j’ai avancé très vite, donc maintenant je ne prends que les trains de 5h quand j’y vais. En rentrant, j’avais une ébauche que j’ai retouchée pendant le mois avant de la faire relire au président de la SCAM Rémi Lainé et de l’envoyer. Après trois tours de sélection, j’ai passé un entretien pour lequel j’avais des notes mais le sujet était tellement naturel pour moi que je ne les ai même pas regardé. Et j’ai été pris !
Pouvez-vous nous expliquer le sujet de votre film, vos choix ?
Le sujet du film était pendant longtemps sous-jacent, je savais que je voulais le réaliser mais je ne savais pas comment. C’est un documentaire sur ma mère, qui a immigré en France il y a maintenant 40 ans, et qui a décidé de divorcer avec mon père et de retourner en Iran il y a 4 ans. Elle n’avait pas vraiment le profil de la personne qui voudrait retourner dans son pays d’origine – même ses enfants étaient étonnés. Je suis le dernier d’une sororité de 4 et elle a attendu que je sois grand pour partir.
C’est un film qui interroge les échecs de l’immigration en France. Il est aujourd’hui assez proche de ce que j’avais proposé dans le dossier, mais j’avais plus imaginé un portrait de ma mère au début. Lorsque le jury m’a fait remarquer que ma mère devenait un personnage qu’on va regarder et analyser et que moi, je me mettais complètement en retrait, j’ai réenvisager la manière dont j’allais écrire le film.
Quel a été le processus de développement du projet ?
La résidence a normalement lieu de début janvier à fin juillet, mais je viens juste de terminer l’étalonnage et je fais les sorties dans la semaine. J’avais la bourse pour les 6 premiers mois, et un bureau à ma disposition au Musée de l’immigration, avec 5 jours de présence obligatoire par semaine. J’ai été très bien entouré pendant la phase de développement, par des gens qui m’ont apporté des références et des regards sur l’écriture de mon film. Sibil Cekmen, post-doctorante à l’Université Paris Lumières et qui travaille sur la mise en images des femmes immigrées dans les archives audiovisuelles françaises m’a donné beaucoup de références filmiques et universitaires sur son sujet de thèse qui résonnait avec mon film (les questions d’immigration, et particulièrement des femmes immigrées). Agnès Jahier, la directrice de Périphérie, Abraham Cohen et Florian Perrudin (alors en stage là bas) m’ont également apporté de nombreuses références de documentaires et de films qui m’ont servi dans ma recherche formelle de mise en récit. Enfin, Jean Costa, membre du jury de la résidence qui est devenu mon consultant scénario et montage m’a permis de comprendre le film que je voulais faire en me demandant d’écrire une lettre à ma mère. Ça a été très dur, j’ai mis pas mal de temps à la rédiger et à savoir quoi dire, mais ça m’a permis de trouver ma place par rapport à ma mère dans le film.
Après cela, j’ai été en Iran pour tourner du 17 mai au 11 juin aux côtés de ma mère. À mon retour, j’ai travaillé en collaboration avec Clara Ciccone Blanco, ma monteuse pendant plusieurs semaines afin de donner forme à toutes les images que nous avions. J’ai beaucoup fumé à cette période parce que c’était stressant, mais en même temps c’était génial ! Puis l’étalonnage, qui a été un moment marquant même s’il n’a duré qu’un jour et demi. On voyait très rapidement les changements dans le film et je ne pensais pas être aussi ému de voir les choses prendre vie de cette manière.

Titouan Martin pendant le montage son
Au terme de ces mois de travail, à quoi va ressembler ce film ?
Le film se fait en 2 parties : une première qui est notre relation à distance avec ma mère, elle à Téhéran et moi ici à Paris. J’y aborde les difficultés de communication avec l’Iran, avec les restrictions d’Internet dès que la situation est un peu mouvementée. Je pense bien sûr à Femme, Vie, Liberté pour lequel le régime a été stricte dans la limitation des communications. Il faut constamment trouver de nouveaux moyens de se parler, s’adapter : WhatsApp, Google Meet, les VPN, tout y est passé. Pendant le Covid, quand ma mère venait de retourner en Iran, nous n’avons pas eu de nouvelles pendant des mois à cause de ces coupures.
C’est aussi un moment d’introspection dans le film, où elle m’explique pourquoi elle est partie et où je lui exprime aussi mon ressenti par rapport à son départ. Le film a aussi permis d’exorciser quelque chose, de délier des non-dits. Ma mère m’a dit que si le film ne trouvait pas son public, au moins ils nous auraient permis de parler de certaines choses qu’on avait intériorisé.
Dans la deuxième partie, je vais à Téhéran et le film se retourne plus sur ma relation à ma mère et à l’Iran. On retrouve une relation mère-fils normale : elle me fait lire en persan, on cuisine ensemble, on regarde une série … mais je fais aussi le constat que je n’ai jamais vraiment vu l’Iran. Quand j’étais plus jeune, j’étais baladé de maisons en maison pour voir la famille. C’est pour cela que nous avons pris 10 jours pour voyager avec ma mère dans le Lorestan (ndlr : province à l’Ouest de l’Iran).
Il est également question du rapport de votre mère à son pays ?
Ma mère a été en quelque sorte forcée de quitter l’Iran, car mon père avait des problèmes avec la justice, il avait été emprisonné. Mais même après la révolution, elle ne voulait pas partir, elle aimait son pays. Maintenant, elle y est plus à l’aise financièrement et peut s’y sentir libre. Même si entre le moment où j’ai déposé mon dossier pour la résidence et l’entretien final, elle s’était fait arrêter deux fois car elle refusait de porter le voile. Quand elle se fait arrêter, elle dit à la gardienne qu’en 1935 le Shah a décidé de dévoiler tout le monde et qu’avec le voile ils sont en train de refaire la même chose aujourd’hui.
Je lui ai demandé de filmer son quotidien en Iran, sans lui donner d’indication pour que ça soit vraiment elle qui décide de ce qu’elle voulait capturer. Le sujet du film c’est l’émancipation de ma mère, donc il ne fallait pas que ce soit moi qui pose mon regard sur sa vie. Elle a donc filmé avec son téléphone parce que la partie sur son quotidien en Iran devait être sous son propre regard.

Tu voulais retourner en Iran ?
Il y a une chambre d’invités donc c’était prévu ! Chez ma mère, c’est chez moi en Iran. Après c’est sûr que le financement de la production a facilité mon retour, et cela a aussi permis de dire que gens de la famille que j’étais pas là pour les voir mais pour passer du temps avec ma mère. Le voyage aurait eu lieu quoi qu’il arrive, mais peut-être pas de cette manière et aussi rapidement. À Téhéran, je voulais filmer notre quotidien donc je me suis permis de m’installer, de me poser et de vivre ces moments. Pour les images, je n’avais pas d’autorisation de tournage donc je ne pouvais pas tourner dans la rue. J’ai des images en voiture, et à Ispahan pendant notre voyage j’ai tourné sans micro pour faire comme si je photographiais.
Qu’est ce que c’est de devenir réalisateur, dans le sens où vous êtes produit et suivi ?
Pour la suite je ne sais pas encore trop, ce qui est sûr c’est que ça m’a donné confiance dans ce que j’écris. C’est un projet que j’aurais sûrement mené de mon côté car il me tenait à cœur, mais je me rends compte que j’ai beaucoup de chance parce que ça n’a pas tenu à grand chose. Il y avait plus de 200 dossiers pour la résidence, et j’ai été choisi alors que j’espérais juste aller à l’entretien pour avoir des retours.
J’ai aussi compris que j’aimais beaucoup écrire et réaliser alors que je me dirigeais plutôt vers la technique, je pensais devenir chef opérateur. J’aimerais vraiment être réalisateur parce que t’es partout, tu rencontres plein de gens et t’as une relation particulière avec chacun. C’est un truc humain trop cool que j’aurais pas forcément imaginé.
Quelles ont été vos inspirations principales pour le film ?
Je ne suis pas parti avec des références. C’est en parlant avec une amie qui coréalise le prochain projet sur lequel je travaille (une série d’animation, qui puisera dans mon adolescence) que je me suis rendu compte que j’avais des références inconscientes qui m’habitaient. Je pense que c’est aussi le cas avec Paris-Téhéran.
Sur la forme, il y a d’abord Je vois rouge (2017) de Bobina Panayotova, un documentaire dont le dispositif repose sur la création d’un scope du champ-contrechamp de deux caméras qu’elle met dos à dos. J’ai aussi puisé dans un livre sur l’accent cinématographique d’Hamid Naficy, qui postule que s’il y a un langage cinématographique, chaque pays à son accent. Je suis aussi allé chercher du côté de l’Iran, et Kiarostami reste un incontournable, même s’il y a quand même de grandes similarités avec le cinéma français du côté drame social. Il y a d’ailleurs un plan du film qui fait directement référence à l’affiche de Où est la maison de mon ami (1988). J’ai regardé beaucoup de documentaires, surtout pour l’approche formelle du film. J’ai pu aussi décider de ce que je ne voulais pas faire, avec Hitch, une histoire iranienne (2020) par exemple, j’ai refusé de mettre une voix-off dans mon film.

Où est la maison de mon ami ? © Carlotta Films

Paris-Téhéran
C’est un choix qui allait aussi dans le sens de votre manière d’envisager le cinéma ?
C’est sûr. Je distingue le cinéma en tant qu’art et divertissement, même si les deux peuvent très bien se rejoindre. J’ai l’impression que dans toutes les formes d’art, on projette son imagination parce qu’il y a des moyens de se projeter. En donnant tout au spectateur, comme le font un certain nombre de films, à la fois par une image et un son explicites, on annihile tout espace de projection et donc ce qui fait la beauté d’un film.
Aftersun (2023) de Charlotte Wells est par exemple un film que j’aurais aimé réaliser. Du début à la fin, elle convoque un sentiment sous-jacent, présent sans qu’on sache d’où il vient. C’est pour ça que je ne me voyais pas faire de voix-off explicative, à part qu’elle nous fasse changer complètement la perception du film.
Quelle est la suite pour le film ?
Je vais aller donner le disque dur juste après l’interview à l’Atelier Post-Production. Le film est fini, j’ai terminé l’étalonnage jeudi dernier. Je suis assez confiant, et heureux du résultat. Maintenant l’idée c’est de l’envoyer aux festivals. Le premier, si je suis pris, ce sera le Cinéma du Réel. Après, une avant-première est prévue au cinéma du musée de l’immigration de la Porte Dorée, et la date dépendra de la vie du film en festival. Ce sera forcément en été pour que ma maman soit là.
Votre mère a-t-elle vu le film ?
Oui bien sûr, tout dépendait d’elle ! En fait, elle n’a pas compris tout de suite qu’on faisait un documentaire. Elle a d’abord cru que c’était une fiction dans lequel elle jouait son propre rôle, donc j’ai dû lui expliquer. Quand elle a vu le montage du documentaire elle a dit que c’était rigolo car ça ressemblait à un film. Dans l’imaginaire collectif, le documentaire c’est reportage et film c’est fiction, donc ça voulait dire que la narration était réussie. Ça lui a bien plu, elle a beaucoup ri d’elle-même.

Avez-vous eu le temps d’aller en salle malgré cette année chargée ?
Cette année j’ai vu beaucoup moins de films que d’habitude, j’ai vu beaucoup de documentaires chez moi, mais j’ai par conséquent plus été amené à aller en voir en salle. Peu de films m’ont marqué, mais il y a 2 films qui me reviennent souvent en tête et c’est drôle parce qu’ils sont iraniens. The Apprentice de Ali Abbasi, qui est comme moi originaire d’une famille iranienne et qui n’a pas vécu en Iran et qui utilise formellement plusieurs styles de caméra. Et bien sûr Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof. Quand j’étais en Iran, je voulais voir tous ses films et là-bas, on va dans des boutiques et on peut télécharger des films qu’on ne trouve pas dans le commerce. Je pensais les trouver sur place mais en fait c’était impossible de trouver du Rasoulof, c’est complètement censuré même dans les lieux pas très légaux.
Ce rapport avec la création cinématographique iranienne est plus ancien que la réalisation de ce film en particulier ?
Oui, pendant mes études je m’intéressais beaucoup au montage, et je suis parti deux mois en Iran pour faire une résidence dans la boîte de montage de Bahram Dehghan qui est le plus grand monteur d’Iran. Il travaille beaucoup avec Saeed Roustayi, il finit La Loi de Téhéran (2021) quand je suis arrivé, et j’ai même pu faire un rough cut pour La Permission (2018) de Soheil Beiraghi. Je voulais faire monteur jusque là, on a eu une longue discussion et il m’a dit « je pense que ce que tu aimes c’est faire des images ».
J’avais gardé contact avec lui et quand je suis retourné en Iran je voulais le voir. On s’est vu à Téhéran dans les deux derniers jours de mon voyage. Je lui avais demandé par message l’année d’avant si je pouvais travailler sur le prochain film de Roustayi, quel que soit l’emploi. Il m’avait dit oui, mais le réalisateur a été arrêté quelques semaines plus tard. Aujourd’hui, il a monté une pièce et il est en train de travailler sur un prochain film, malgré le fait que les journaux internationaux disent qu’il a une interdiction de travail. J’ai discuté avec Bahram du fait que s’il venait en France, il trouverait de l’argent facilement. Mais un auteur déraciné n’est plus le même auteur et lui fait des films iraniens, que ferait-il en France ?
Et vous, pourriez-vous faire des films iraniens ?
Le rapport à l’Iran est différent déjà entre les gens de la diaspora et ceux qui vivent sur le territoire. Mon approche des films m’amène à m’interroger sur mon identité, et j’ai l’impression qu’il y a un chemin qui correspond à répondre à la question « qui suis-je ? ». Avec ma double culture, j’ai un rapport différent à la France par rapport à des gens ayant des parents français, et j’ai aussi énormément de références culturelles iraniennes, notamment le zoroastrisme. Mais je crois que je ferais mieux un film très français que très iranien, parce que c’est là où j’ai toujours vécu, et que je suis trop loin du quotidien des jeunes iraniens de mon âge.
En soirée pendant mon voyage, je me disais que c’était ultra cinématographique : traîner dans la ville toute la nuit et faire des tours entassés dans une voiture, rouler à fond, pas très sobres … alors que c’est juste leur quotidien. Des choses dans leur quotidien m’étonnent, je suis intégré car je parle la langue et que j’ai de la famille là-bas, mais il me manque certaines de leurs références. Finalement, même si mon accent me différencie, on se rend compte au bout d’un moment qu’on est pas si différents.

Entretien réalisé le 2 décembre
Un film produit par le GREC avec le soutien du CNC.
Résidence Horizon(s) au Palais de la Porte Dorée.
En partenariat avec Périphérie.
Crédit des photos exclusives de l’article: GREC, Palais de la porte Dorée et Périphérie.
