Calendrier de l’avant 2025 (1/31)

Un article ou entretien par jour pendant le mois de décembre pour revenir avec nous sur l’année cinématographique 2024 !


Une vague de poésie : Les Belles cicatrices

Retour sur l’année 2024 bien remplie de Raphaël Jouzeau…

par Lilou Parente et Valentin Chalandon

Cette année, le cinéaste Raphaël Jouzeau nous a fait plonger dans son univers et sa poésie avec son court-métrage Les Belles Cicatrices (2024). Sélectionné à Cannes, puis devenu un phénomène médiatique depuis sa sortie sur Youtube et Arte.tv, nous revenons avec lui sur son année 2024 et la création de cette bulle de cinéma et d’émotion partagée…

Les belles cicatrices est sorti en 2024, pourtant vous aviez le film en tête depuis un moment ?

J’ai eu l’idée du film pendant mon film de fin d’études (Des tout petits riens, 2019), il y a six ans. On a ensuite travaillé sur le film avec la boîte de production (Balade Sauvage) et enchaîné sur plus d’un an d’écriture puis un an et demi de fabrication dont près de six mois très intenses entre l’été 2023 et la livraison du film en février 2024. On est plusieurs sur l’animation, que des potes, mais je devais être présent sur toutes les étapes. J’ai, par exemple, fait tous les brouillons des décors pour que le décorateur puisse ensuite les colorer à l’aquarelle, je corrigeais le layout posing (on dessine les poses principales du personnage dans la séquence avec tous les cadrages, avant d’animer les mouvements qui les lient) pour qu’il y ait une cohérence stylistique globale… On a fait quatre mois de résidence à Vendôme (CICLIC Animation) avec toute l’équipe animation (cinq personnes), je dirigeais en même temps le compositeur de la musique originale, on a ensuite bossé sur le montage et le composing (le moment où on assemble tout) qui a duré deux mois.

Dessin de préparation pour le film © Raphaël Jouzeau

Vous avez travaillé à deux sur le scénario, avec Pierre Le Gall ?

Mon film de fin d’études parlait déjà d’une rupture amoureuse et je m’étais rendu compte qu’écrire des bons dialogues était très difficile, j’ai donc dit à mes productrices que je voulais travailler avec quelqu’un et elles m’ont présenté Pierre Le Gall. On s’est raconté toutes nos histoires d’amour, c’était comme une séance de psy gratuite pour moi, puis on a écrit pendant plus d’un an. Arte, qui était déjà sur le projet, a aussi eu un rôle dans le scénario et l’animatique.

Et vos autres collaborateurs ?

Tous les gens qui ont animé le film sont des amis et font partie du Collectif 99 degrés qu’on a créé ensemble, c’est un collectif en ébullition, on a tous plusieurs projets en cours. Il y a pas mal de choses qui se font dans l’animation, je pense qu’il y a vraiment un public, et des médiatisations comme celle d’Émilie Tronche (réalisatrice de la série Samuel (2024) sur Arte.tv) depuis sa série font également du bien à l’animation. Il faut que les gens qui ont les financements suivent…

Raphaël Jouzeau et son équipe pendant les enregistrements voix © Raphaël Jouzeau

L’enregistrement des voix se fait-il dès l’animatique ?

On a enregistré les voix sur l’animatique (storyboard animé), puis on a coupé dans le réel et dans les voix, notamment au sein des monologues pour composer le texte et ensuite caler le lip sync des personnages dessus. On a pris une journée pour faire tous les enregistrements donc on était bien fatigués et l’acteur et l’actrice n’ont pas vraiment pu improviser même si quelques pépite/ rigolotes (qu’on n’a pas pu utiliser car on devait déjà couper le film de plus d’une minute pour ne pas dépasser les quinze minutes maximums pour Cannes) sont sorties. J’aime beaucoup quand on alterne des moments d’émotions avec une pointe d’humour, ça crée un détachement avec le personnage principal, du second degré.

Le film est ensuite parti pour Cannes ?

La deadline pour l’envoi du film à Cannes était le 1er mars, le film n’était pas prêt, on avait pas encore les bruitages, le mixage et l’étalonnage. Le jour de l’annonce des résultats j’étais en train de donner cours à l’Atelier de Sèvres et mon téléphone ne faisait que biper… mais jamais pour ça. Quand j’ai appris que le film était sélectionné, en rentrant le soir, j’ai appelé tout le monde et pleuré pendant deux heures.

© Miyu Distribution

À côté de cela, vous êtes aussi impliqué dans la promotion du film au cinéma ?

Oui, j’essaye aussi de faire pas mal de festivals pour présenter le film en salle, devant un public physique qu’on a tendance à dépersonnaliser en ligne. Je me déplace dès que je le peux, lorsque c’est France et que mes finances me le permettent principalement. Je reviens du Canada, où le film a été présenté à CINEMANIA, le festival de films francophones de Montréal, et où j’ai été invité tous frais payés. C’était une super expérience mais c’est assez rare, j’ai eu de la chance.

Comment avez-vous vécu l’immense succès du film notamment sur Youtube ?

Le film, sorti sur Arte.tv et Youtube, a dépassé le million de vues en moins de deux mois. Je ne suis pas vraiment dans tout ce qui est réseaux sociaux, j’ai découvert Tiktok avec la sortie du film, donc je n’étais pas habitué à tout l’engouement, aux critiques négatives parfois dénuées de fondements ou d’arguments que l’on peut recevoir, ou à ce que les gens reprennent des dialogues du film sur leurs réseaux sociaux… Au début, je lisais tous les commentaires et je suivais la montée des vues. Je le fais moins parce que c’était beaucoup trop addictif mais je suis tellement content de tous les retours (j’ai vu des gens faire des critiques hyper intéressantes) !

En dehors du film, qui vous a mobilisé une bonne partie de l’année, est-ce que vous avez aussi pu aller en salle, et comment résumer votre année cinéma 2024 ?

J’ai pu aller en salle, et j’ai même pris une carte UGC cette année sur les conseils d’une amie critique qui ne voulait pas toujours aller voir des films seules. J’ai vu Anora (2024) de Sean Baker à Cannes en présence de l’équipe du film, c’était un moment à part, avec le public qui riait et applaudissait presque à outrance. Sinon, Past Lives (2023) de Céline Song et le film belge Here (2023) de Bas Devos sont des sorties qui m’ont beaucoup touché et, à Cinémania, j’ai pu voir Vingt Dieux (sortie prévue en décembre 2024) de Louise Courvoisier que j’ai adoré !
Il y a aussi des films que je n’ai pas du tout aimé, comme Gladiator II (2024) de Ridley Scott dont la seule chose que je sauverais est le générique fait par Gianluigi Toccafondo, même si ce qu’il fait n’est pas ce que je préfère en animation. Cela repose souvent plus sur des transformations visuelles que de la narration et cela me touche moins. Mais le film que j’attends le plus est le prochain Bong Joon-ho avec Robert Pattinson, je suis fan de Robert depuis que je l’ai vu dans Good Time (2017) des frères Safdie, je le trouve très stylé, je crois que j’aimerais être lui. 

© JHR Films ; ARP Selection ; Pyramide Distribution

Pouvez-vous citer certains films qui auraient particulièrement inspiré dans votre travail ?

Je pense à Anomalisa (2015) de Duke Johnson et Charlie Kaufman, je me suis notamment inspiré de l’idée des bonhommes ayant tous le même visage à l’arrière-plan. Dans mon film les personnages féminins dans le bar ont celui de Leila et les personnages masculins celui de Gaspard. J’ai beaucoup été inspiré par Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) de Michel Gondry. Déjà par son aspect bricolage d’images, vu que dans mon travail je superpose plein de techniques différentes. Mais j’aime aussi beaucoup l’idée que des images mentales se concrétisent et qu’on assume qu’on puisse voir le monde de cette manière (sans que cela ait besoin d’être justifié par le réveil des personnages). Il y a aussi Her (2013) de Spike Jones, on a beaucoup regardé une des scènes du début, celle de la signature des papiers de divorce, pour le moment où Leila balance son sac. Et, bien sûr, le court-métrage Gros Chagrin (2017) de Céline Devaux que je chéris depuis longtemps.

Anomalisa (2015) de Duke Johnson et Charlie Kaufman © Paramount Pictures France

Pouvez-vous nous révéler quelques easter eggs cachés dans votre film, que les gens n’ont pas forcément remarqué ?

Au fur et à mesure de l’histoire, la couleur des vêtements de Leila évolue, elle arrive habillée en noir puis enlève son pull et passe en bleu puis violet : elle se rapproche de Gaspard qui est en rouge. Puis il y a la plage où ils se retrouvent…
Je vous avais parlé des visages dans le bar inspiré d’Anomalisa. Et bien quand Gaspard retire le drap, ils redeviennent tous normaux. J’ai bien aimé le fait que certaines personnes mentionnent ces petits détails symboliques, qu’ils les cherchent aussi dans le film.
Mais celui que personne n’a remarqué, c’est qu’au fond du bar, il y a un tableau de plage coloré avec un coucher de soleil rouge au début puis, petit à petit, le soleil se couche et le tableau devient tout bleu, comme les autres, à la fin. C’est une histoire qui se termine parmi d’autres.
Au générique de fin, on voit également qu’il y a plein d’autres coquillages sur la nappe, puis on remet la planche parce que cela recommence…

Maintenant que le film vit sa vie, avez-vous un nouveau projet en préparation ?

Oui, juste après Cannes j’ai commencé à travailler sur mon prochain court-métrage, dont j’ai réalisé le storyboard cet été. Ce sera encore une histoire de couple, comme le prequel des Belles cicatrices mais avec des personnages différents, on ne reverra pas Gaspard et Leila. Ça parlera du début d’une relation, de communication dysfonctionnelle avec beaucoup de symboliques du sentiment amoureux. Cela fera aussi écho à mon court métrage de fin d’études, en convoquant des métaphores sur le couple. Cette fois, le film sera dans une ambiance plus angoissante, et pour traduire cela je me suis inspiré de The Host (2006) de Bong Joon-ho. J’ai déjà imaginé le décor, ça sera dans un hôtel à la montagne, il y aura des séquences dans un tunnel mais je ne vais pas en dire plus…

Dessins exclusifs de son prochain court-métrage © Raphaël Jouzeau

Je donne aussi cours à l’Atelier de Sèvres (mon ancienne école), parce que j’aime bien aider sur des nouveaux projets, et j’y ai d’ailleurs rencontré ma stagiaire en animation pour Les Belles cicatrices. C’est quelque chose qui me plaît beaucoup, ça me sort de mon travail et je fais du vélo. J’ai souvent des idées quand je fais du vélo !

Entretien réalisé à Paris le 30 novembre 2024

Séance spéciale dédiée :

Pour célébrer cette année cinématographique, et mettre en avant le court-métrage de Raphaël Jouzeau, Contre-plongée offre une carte blanche au réalisateur pour une séance qui aura lieu le 31 janvier 2025 à 20h30 aux 3 Luxembourg.

Au programme, Les Belles cicatrices que vous aurez le bonheur de découvrir en salle et sur grand écran, suivi d’Anomalisa (2015) de Duke Johnson et Charlie Kaufman, le tout présenté par Raphaël Jouzeau qui parlera entre autres du lien entre ces deux films.

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